Pierre Trudel, professeur à la faculté de droit à l’Université de Montréal
Pierre Trudel, professeur à la faculté de droit à l’Université de Montréal
« Chaque semaine, nous recevons entre 200 et 300 courriels de citoyens qui nous appellent en désespoir de cause », dit Alain Kémeid, rédacteur en chef de l’émission La Facture, diffusée sur Radio-Canada depuis plus de 20 ans. « Lorsqu’on a lancé l’émission, on avait déjà constaté qu’il y avait un réel désengagement de l’État au niveau de la consommation au Québec. »

Pourtant, les journalistes ne sont ni avocats ni juges, comme tient à le rappeler le rédacteur en chef. « On se contente simplement de poser les faits sur la table. Le téléspectateur est libre d’en faire ce qu’il veut. Notre seule mission c’est l’intérêt public, pas de nous assurer que le citoyen l’emporte ».

Mais très souvent, après le passage à l’émission, « les choses se règlent plus vite », assure Alain Kémeid. Face à l’opinion publique, un commerçant ou une institution sera peut-être plus vite tenté de prendre en main le règlement du dossier.

Il semble ainsi de plus en plus courant que des citoyens décident de faire appel aux médias plutôt qu’à la justice pour régler leur cause. Les journalistes sont-ils en train de prendre la place des avocats ?

C’est ce qu’observe depuis plusieurs années Pierre Trudel, professeur à la faculté de droit à l’Université de Montréal : « Les médias traditionnels ou en ligne donnent la possibilité aux gens de se faire justice. Cela peut leur permettre d’obtenir ce qu’ils estiment avoir le droit d’obtenir, à tort ou à raison ».

Le professeur comme la bâtonnière du Québec s’entendent sur les explications : « la lenteur du système juridique ». Me Claudia Prémont ajoute même que les coûts sont devenus un frein pour les citoyens qui auraient voulu faire appel aux avocats, mais elle refuse de croire que les médias ont remplacé la justice.

M. Trudel va même plus loin : « Le système juridique n’a pas réussi à se rendre compte que les gens veulent aller de plus en plus vite dans notre société de l’immédiateté ».

Le tribunal de l’opinion publique

Me Claudia Prémont
Me Claudia Prémont
Le risque pour le système juridique est grand d’après M. Trudel. « Lorsque les citoyens occupent la scène médiatique pour plaider leur cause, on est tous face au tribunal de l’opinion publique qui jugera qui est l’agresseur et qui est la victime », dit-il. Ces situations peuvent pousser à « une justice populaire qui amène à un lynchage public contre l’une ou l’autre partie ».

D’ailleurs, le rédacteur en chef de La Facture admet qu’aujourd’hui, l’opinion publique a un réel poids et que l’émission a de l’impact, puisqu’elle attire « entre 800 000 et 1 million de téléspectateurs ».

Pierre Trudel exhorte le système juridique à trouver une solution. « Je ne comprends pas pourquoi il faudrait prendre pour acquis que la justice, c’est quelque chose de long, alors que tout le reste accélère. On ne peut pas indéfiniment blâmer les autres, il faut aussi se remettre en question ».

La bâtonnière croit en tout cas à un système de justice qui pourrait être repensé avec la tenue d’États généraux.