Thomas a 26 ans. Et à l'instar de plus de 2000 de ses congénères, il cumule plusieurs milliers de dollars de dette. Contractées dans le cadre de ses études à l'UQAM, Thomas, qui nous parle sous le couvert de l'anonymat, en a pour plus de 60 000 $. Il a ainsi obtenu quelque 20 000 $ de prêts gouvernementaux, et le reste provient d'une marge de crédit étudiante octroyée par le Mouvement Desjardins.

L'institution financière lui propose un crédit pouvant aller jusqu'à 100 000 $, accessible par tranches de 25 000 $ par année.

Il prévoit frôler les 100 000 $ de dettes à la fin de ses études. « Je suis conscient de l'importance du fardeau, mais en même temps j'estime que ça reste gérable », dit-il.

Outre le salaire futur qu'il prévoit suffisant pour rembourser sa dette, il estime qu'il s'agit en fait d'un investissement.

Il considère que l'investissement dans son éducation—et la possibilité d'étudier à tête reposée, sans travailler—vaut amplement un tel endettement. « Plutôt que de me payer une voiture ou un condo après mes études, je vais rembourser ma dette. »

Le Mouvement Desjardins a refusé de commenter ses produits de crédit pour étudiants et d'en confirmer les montants. Cependant, Droit-Inc a pu confirmer que les étudiants enrôlés dans les facs de droit auraient accès à une marge de crédit de 100 000 $.

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Sur les campus

Simon du Perron, de l'Association des étudiants en Droit de l'Université de Montréal
Simon du Perron, de l'Association des étudiants en Droit de l'Université de Montréal
Desjardins, à l'instar des autres institutions financières, sollicitent les étudiants directement sur les campus. « En échange d'une commandite versée à l'association étudiante, Desjardins va avoir une entente d'exclusivité pour rencontrer les étudiant et leur présenter des conférences sur l'endettement étudiant » explique Sandrine Bourgeois, vice-présidente de l'Association générale des étudiants en droit de l'Université de Sherbrooke.

Elle constate que les marges de crédit accordées par la coopérative financière « sont assez substantielles », mais le crédit est offert à des taux « assez intéressants ». La majorité de ses collègues de fac y ont accès, et elle estime que c'est une bonne chose « parce que ça leur permet de compléter leur baccalauréat ».

De telles données sont des informations commerciales stratégiques, et aucune institution financière n'a accepté de fournir des informations sur le taux de pénétration du crédit, et les niveaux d'endettement, des étudiants en droit.

Cependant, Sandrine Bourgeois concède que « c'est quelque chose qui inquiète. C'est un stress supplémentaire pour les étudiants ».

Cela étant, des six associations étudiantes en droit contactées par Droit-Inc, parmi les cinq facultés québécoises et l'université d'Ottawa, seules celles de Sherbrooke et Montréal ont commenté la situation.

Simon du Perron, de l'Association des étudiants en Droit de l'Université de Montréal, écrit dans un courriel que « nous considérons aussi que l'endettement étudiant est une problématique préoccupante ».

« Pas un fléau »

Ysolde Gendreau constate que l'endettement étudiant, dans son programme, ne semble pas être trop problématique.
Ysolde Gendreau constate que l'endettement étudiant, dans son programme, ne semble pas être trop problématique.
La vice-doyenne aux affaires facultaires de la faculté de droit de l'Université de Montréal, Ysolde Gendreau, constate que l'endettement étudiant, dans son programme, ne semble pas être trop problématique. Elle fait valoir qu'au Québec, où les frais de scolarité sont moins élevés qu'en Ontario, on n'exige pas d'avoir complété un premier diplôme avant d'être accepté en Droit. « Cela pourrait expliquer pourquoi l'endettement des étudiants en droit est beaucoup plus problématique en Ontario », estime Mme Gendreau.

La syndic de faillite Guylaine Houle, du cabinet Pierre Roy et associés, constate pour sa part que l'endettement chez les étudiants en droit « n'est pas un fléau. D'autres domaines ont plus de problèmes, comme la médecine ou l'ingénierie ». Dans sa pratique, rares sont les faillis qui proviennent des facultés de droit.

On le remarque d'ailleurs dans les jugements portant sur la faillite relative à l'endettement étudiant : de la dizaine de cas québécois recensés par Droit-Inc depuis le début des années 2000, aucun ne concerne un étudiant en droit.

Guylaine Houle, du cabinet Pierre Roy et associés
Guylaine Houle, du cabinet Pierre Roy et associés
« Ce sont des clientèles qui sont plus proches de leurs finances, donc habituellement l’endettement n’est pas majeur », observe Julie Pombert, directrice principale des groupes d'affinités chez Banque Nationale. L'institution a des ententes avec les facs de droit de McGill et de Montréal, ainsi qu'avec l'École du Barreau.

Le montant maximal de la marge offerte par Banque Nationale aux étudiants en droit est de 28 000 $.

Julie Pombert concède que les étudiants ont besoin d'être éduqués. « Il y a une méconnaissance pour l’endettement, comment ça peut affecter le score de crédit. On veut (que les étudiants) comprennent que ce n’est pas un revenu, mais une dette qu’il faut rembourser. »

Interdire la sollicitation sur les campus?

Marc Lacoursière, professeur titulaire à la fac de droit de l'Université Laval
Marc Lacoursière, professeur titulaire à la fac de droit de l'Université Laval
Certains observateurs estiment qu'il faudrait carrément fermer les portes à la promotion du crédit par les institutions financières sur les campus.

Marc Lacoursière, professeur titulaire à la fac de droit de l'Université Laval, est de cet avis. « Les études le démontrent, plus on promeut le crédit, plus l'endettement augmente », soutient le spécialiste du droit financier.

D'autres remettent en question l'évaluation du risque faite par les prêteurs. « On a des critères où l'on offre de très grandes marges en se basant sur une réalité d'avocats d'une grande renommée, qui ont des salaires beaucoup plus élevés que la moyenne », déplore Sylvain Lafrenière, conseiller à l'ACEF du Nord.

Le lobby de consommateurs milite également pour l'interdiction de la sollicitation des prêteurs sur les campus, poursuit M. Lafrenière. « L'étudiant se dit s'ils acceptent de me prêter autant c'est parce que je serai capable de payer. On vend du rêve. On veut que ça se fasse en dehors des campus, pour au moins donner une chance à l'étudiant d'y réfléchir plus longuement. »

Chez Banque Nationale, on affirme plutôt que l'analyse du crédit est rigoureuse. « Et on examine non seulement leur capacité de remboursement, mais on dresse aussi l'historique de crédit, on fait un plan financier, on les aide même à dresser un plan d'affaires s'ils veulent se lancer à leur compte », explique Julie Pombert.