Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali
Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali
Il cite Pierre Desproges et Descartes, adore Georges Brassens et aurait aimé être philosophe… Avocat anarchiste, il est sorti vainqueur de ce qu’il qualifie déjà comme l’un des procès les plus durs de sa carrière…

Quelques semaines après le verdict rendu dans le procès de Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali, c’est un dimanche après-midi qu’on rencontre Me Tiago Murias, Barreau 2012 et diplômé de l’UQÀM.

Le couple était accusé d’avoir tenté de quitter le Canada en vue de commettre un acte terroriste à l'étranger, avoir eu en leur possession une substance explosive dans un dessein dangereux, et avoir commis un acte au profit ou sous la direction d'un groupe terroriste.

L’avocat de 28 ans originaire de Porto, au Portugal, est passé sous le feu des projecteurs alors qu’il représentait El Mahdi Jamali avec son confrère, Me Benoît Demchuck. Il travaille depuis 2014 au cabinet Ameur Murias avocat, sur Saint-Laurent.

Sabrine Djermane était défendue par Me Charles Benmouyal. « Je me suis bien entendu avec lui… il aime Georges Brassens aussi, donc... », lance Me Murias entre deux gorgées de thé que nous prenons dans une pâtisserie du Plateau.

Faire preuve d’inventivité juridique

Avec cinq ans de pratique derrière la cravate, Tiago Murias s’est engagé dans un cas exceptionnel. Il a dû être « imaginatif » pour défendre El Mahdi Jamali. « Il fallait être capable de voir nos forces et nos faiblesses et d’essayer de tout ramener vers nos forces. Parmi elles, l’improvisation et ne pas se prendre au sérieux. J’aime aussi aller là où l'on pense qu’il ne faut pas aller. Il fallait faire preuve d’une certaine forme d’inventivité juridique », explique Me Murias.

À l’heure où le verdict devait être rendu, « on savait qu’on avait fait ce qui était humainement possible de faire ».

Pour lui, ce n’était pas les faits bruts qui étaient complexes, mais tout le reste: le contexte, la question de l’extraction des documents informatiques, celle du terrorisme islamiste… « Ç’a été l’un de mes dossiers les plus difficiles. »

Me Tiago Murias, Crédit photo : Delphine Jung
Me Tiago Murias, Crédit photo : Delphine Jung
Du 5 septembre au 19 décembre, il fallait mener à bien un procès hautement médiatisé. « On a ressenti du stress, on s’est beaucoup remis en question. J’avais la chance d’avoir un partenaire qui était très optimiste. Plus que moi. À la fin, on ressentait surtout la fatigue », raconte-t-il.

Pas étonnant qu’une fois le verdict rendu, Me Murias a dormi 16 heures…

Ce sommeil réparateur avait le goût de la victoire. Un seul chef d’accusation, revu à la baisse, a été retenu contre El Mahdi Jamali : possession d’une substance explosive sans excuse légitime.

Sabrine Djermane a été acquittée. On apprenait cependant cette semaine que la Couronne a décidé de porter en appel le verdict sur l’un des chefs.

Ils doivent cependant tous les deux respecter certaines conditions de remise en liberté.

« Même dans mes rêves les plus fous je n’avais pas imaginé un tel verdict. Tout au long du procès, on a essayé de s’adapter, de soulever le doute, d’amener le jury vers la trame narrative qu’on pensait être la bonne », raconte le plaideur.

À son annonce, Me Murias a dû contenir son émotion, avant de retrouver son client dans un endroit plus intimiste. Les premiers mots d’El Mahdi : « je crois qu’il a dit wouah ! », se souvient l’avocat. Lui est ensuite allé prendre une bière avec son confrère.

Si certains ont évoqué dans les médias un éventuel suivi des jeunes, notamment par le centre de déradicalisation de Montréal, Me Murias a plutôt conseillé à son client de retourner à l’école et ajoute qu’il a de toute façon en horreur le terme « radicalisation », qui pour lui est « une insulte l’intelligence ».

Aujourd’hui, ses nouveaux dossiers concernent deux meurtres impliquant encore une fois des jeunes… « J'aime bien m'occuper d'eux… J'ai fait mon stage là-dedans chez Benamor avocats, ils sont cool, ils me font rire et sont attachants. Il y a moyen de faire quelque chose avec eux pour les réhabiliter, pour leur permettre d'éviter la récidive », explique-t-il.

Le droit par hasard

Pourtant avant d’être avocat, il voulait devenir professeur de philo. Il explique qu’au lieu de lire la charia dans le cadre de sa défense d’El Mahdi Jamali, il aurait préféré se plonger dans les écrits d’Aristote.

Finalement, il dit avoir choisi le droit par hasard. « Parce je me suis dit que ça peut être cool d’être avocat. Encore aujourd’hui, je ne sais pas trop pourquoi j’ai choisi de faire du droit à l’époque », confie-t-il.

« Quand on y pense, on ne peut pas dire qu’on fait un travail extrêmement utile. Les gens qui disent qu’ils s’en vont en droit par altruisme, c’est de la bullshit. Je n’y crois pas une seule seconde. Par contre, quand j’obtiens un acquittement, là ça me rassure par rapport à mon rôle dans l’appareil répressif de l’État », explique le plaideur.

Il défend aujourd’hui des citoyens dans le but d’obtenir la seule chose qui lui importe dans cette profession: l'acquittement ou l’arrêt des procédures. Ni le défi intellectuel, ni pour le titre de maître et encore moins la gloire.

Personne n’est coupable

Pour appuyer son propos, Tiago Murias renvoie à une scène du film “L’Abolition”. On y voit Gérard Depardieu dans son rôle qui dit: « la défense est une totalité. Je veux dire par là que tu dois t’engager totalement. D’évidence pour un avocat il ne doit y en avoir qu’une, c’est que personne n’est coupable ».

L’avocat ajoute: «Je ne sais jamais vraiment si X ou Y a tué W ou Z. Et même si je le savais, la défense ne s'arrête pas aux faits bruts. L'intention, les moyens de défense, la Charte, continuent de s'appliquer. Et puis s'ils sont coupables, alors là oui, se pose la question de la peine ».

L’avocat est libéral. Dans le sens « réel » du terme. « Libertaire en fait, quasi anarchiste », précise-t-il en ajoutant qu’il y a une tradition communiste dans la famille, même si lui « ne l’est pas du tout ».

Concrètement, il pense que les gens pourraient faire ce qu’ils veulent avec leur corps tant que cela ne nuit pas à autrui. « L’État a criminalisé beaucoup trop de choses comme l’usage de stupéfiants, l’inconduite contre les bonnes mœurs… Tout ce qui est du domaine de l’éthique ne devrait pas être dans le Code criminel », précise-t-il.