L’écrivaine Kim Thuy
L’écrivaine Kim Thuy
L’écrivaine Kim Thuy est en pleine «saison folle». Épuisée, elle a pris une trentaine d’avions depuis le début de l’année. Avant notre rencontre, elle s’est envolée pour Toronto pour soutenir la sortie de son dernier livre en anglais, s’est rendue jusqu’en Abitibi pour présider le salon du livre, et a foulé Kiev en Ukraine pour présenter un livre de recettes

Ancienne avocate et Barreau 1995, Kim Thuy est habituée à des rythmes de travail un peu fous puisqu’elle a exercé de nombreuses années comme avocate chez Stikeman Elliott, notamment à Hanoï et Bangkok. C’est d’ailleurs dans ce cabinet qu’elle a rencontré celui qui sera son futur mari et père de ses enfants.

Sa carrière d’écrivaine lui vaut aujourd’hui d’être en lice pour recevoir le Prix Nobel de littérature «alternatif», parmi 46 autres auteurs, dont Ian McEwan, Elena Ferrante, Margaret Atwood, Amos Oz, Donna Tartt et J.K. Rowling.

Ce prix, créé par les libraires suédois, ne sera remis que cette année et veut pallier à l’absence du « vrai » Prix Nobel, annulé en raison d’un scandale d’ordre sexuel. Le gagnant, choisi par un jury de cinq spécialistes suédois, sera connu le 14 octobre.

En attendant, et malgré son emploi du temps très chargé, Kim Thuy a accepté de répondre aux questions de Droit-inc.

Vous participiez récemment à un événement rassemblant des immigrants, lors de la Fête nationale. Pourquoi est-ce important pour vous de participer à ce type d’activités?

C’est important pour moi car il est très rare qu’on donne une tribune à un immigrant ou un réfugié. Je ne me considère plus aujourd’hui comme une immigrante ou une réfugiée mais je l’ai déjà été. Je prends la parole pour ceux qui n’ont pas de voix. Il y a des milliers de réfugiés en ce moment et ils n’ont pas de micros, personne ne les écoute, on les voit comme une masse, un bloc, alors qu’ils sont des individus aux parcours uniques.

Est-ce aussi pour avoir un impact similaire dans le monde que vous vous êtes lancée en droit?

Non, pas du tout! Je suis allée en droit car je ne savais pas où aller! Mes notes en traduction étaient trop mauvaises, et je ne sais pas pourquoi mais la fac de droit m’a acceptée. J’ai été recrutée pendant la Course aux stages mais je ne savais pas vraiment ce que c’était, je n’avais pas le stress des autres étudiants. Neuf bureaux m’ont passée en première entrevue, et huit en deuxième. Des cabinets comme Desjardins Ducharme, Gilbert Simard Tremblay, ou Stikeman Elliott m’ont fait une offre.

J’ai choisi Stikeman pour un avocat avec qui ça avait cliqué. Je me souviens leur avoir demandé pourquoi ils étaient sept pour recruter quelqu’un qui allait faire des photocopies tout l’été (Rires)! Ils m’ont répondu qu’ils accordaient beaucoup d’importance à la relève.

Vous y êtes restée combien de temps finalement?

Quatre ans, de 1995 à 1999. J’étais très étonnée que ce soit un grand bureau! Je n’avais rien cherché sur eux, je m’attendais à ce qu’ils soient peu nombreux! L’ancien ministre Marc Lalonde y exerçait comme avocat senior. Un jour, j’ai reçu un appel de lui, il venait d’être choisi comme agent exécutant d’un projet financé par l’Agence Canadienne de Développement International. Il cherchait des conseillers pour aller au Viet-Nam travailler sur des politiques de réforme juridique et sociale. Il m’a recrutée.

Je peux pas croire que vous ne vous étiez pas illustrée de quelque façon que ce soit à ce moment-là…

En fait, j’avais la chance d’être la seule Vietnamienne au bureau. C’est sûr qu’il y en avait à l’externe mais je pense qu’ils m’ont recruté car les sujets étaient très sensibles politiquement. Le pays était alors complètement fermé, ils avaient besoin d’une opinion, mais qui soit très discrète, pour pas que le parti en place ait l’impression qu’il y ait une influence de l’extérieur.

Le Code civil était en rédaction à l’époque, car il avait été abandonné en 1975 avec la victoire des communistes. Il fallait un cadre juridique. La question était alors de savoir si on reprenait le modèle civiliste français ou si on explorait l’influence la common law pour s’éloigner de la colonisation.

Que vous a appris toute cette période ?

Je suis devenue la personne que je suis grâce à cette période. Aussi grâce à M. Lalonde, qui est un grand personnage, que l’on soit d’accord ou non avec ses positions politiques. J’ai toujours respecté sa rigueur intellectuelle. Il y avait aussi André Saumier, que M. Lalonde m’avait présenté comme l’une des personnes les plus intelligentes qu’il connaissait! En fait, il avait été prêtre, puis il avait financé son MBA à Harvard avec ses messes célébrées en latin, vous imaginez! (Rires) Avec eux, j’ai appris à travailler dans des situations très hostiles, où on était surveillés 24/24 et 7 jours sur 7.

Qu’est-ce que vous avez puisé du juridique qui vous a servi ensuite dans votre écriture?

Tout. La précision, la concision, la discrétion, comment être dans la réserve tout en étant capable de passer le message qu’on doit transmettre. Le droit nous demande de la concision, de la précision. Un contrat, c’est un roman de rupture. Il nous raconte une histoire entre deux ou dix personnes, c’est magnifique à lire. On décrit la relation et on prévoit déjà la rupture et tous les problèmes qui peuvent survenir entre deux personnes. La langue juridique a aussi une terminologie qui lui est propre, une musicalité. Si on le dit à voix haute, c’est comme du slam.

Pourquoi avoir choisi d’abandonner le droit?

Je ne l’ai pas abandonné mais j’ai quitté pour mes enfants. Après Saïgon, je suis revenue à Montréal et j’ai ouvert un restaurant. Au début, je n’offrais qu’un plat par jour car je ne savais pas cuisiner! Les gens pensaient que c’était un concept mais en fait c’était un handicap! Au bout de cinq ans, je n’en pouvais plus physiquement et financièrement. J’ai alors quitté l’aventure de la restauration.

Pour celle de l’écriture…

Tout a commencé parce que je m’endormais aux feux rouges. Pour rester éveillée, je prenais des notes, sur des choses à faire, des listes de villes, de pays, de rivières. Puis ces notes sont devenues un livre. J’ai une chance inouïe! J’ai commencé à donner plein de conférences, à parler lors de congrès. Et le livre est étudié dans les écoles, lors d’examens et des vrais Princes et Princesses, comme le Prince de Roumanie ou la Princesse de Monaco, organisent des événements autour de lui. C’est fou, il y a de vrais princes et princesses dans mon conte de fées…

Vous donnez aussi des conférences aux gens d’affaires…

Oui, je fais beaucoup plus de corporatif ces deux dernières années. C’est Anik Trudel de Lavery qui m’avait invitée à venir parler aux avocats. J’avais aussi donné un discours inaugural dans une Faculté de droit. Le côté corporatif me manque beaucoup. En fait, l’avocate en moi est toujours vivante! Je parle très souvent de la thématique de l’échec et de comment les échecs peuvent conduire au succès. En ce qui me concerne, ce sont eux qui m’ont propulsé vers l’avant, je n’en ai pas peur, je les adore.

Que dites-vous aux étudiants en droit?

Que l’école est davantage là pour leur montrer comment réfléchir, que pour leur apprendre à rédiger un contrat ou écrire une clause de shotgun ou d’exonération. Son rôle est plutôt de leur faire se demander : pourquoi a-t-on besoin de ça? Comment s’établit la relation entre deux personnes? Elle leur fait réfléchir à l’intention derrière.

Quels sont les enjeux juridiques les plus importants en ce moment selon vous?

La circulation de l’information. Maintenant, en Chine, il y a la possibilité d’identifier tous les visages et d’attribuer des points aux citoyens. Mais par qui sont établis ces critères? La liberté d’être est en train d’être redéfinie. Le Vénézuela, comme la Chine, vient de couper l’accès à internet. L’IA aussi est un enjeu. Qui devrait être responsable des gestes posés par un robot qui pourra penser par lui-même?

Pensez-vous redevenir avocate un jour?

Non! Je ne suis pas assez rigoureuse…

Pourtant, on vous sent passionnée quand vous parlez de points de droit…

Oui, mais tous les points m’intéressent! Même les différentes formes des flocons de neige! J’ai une curiosité générale. Que va-t-il arriver avec la disparition des abeilles? La fonte des glaces? La vie est tellement riche, tellement complexe.


Née à Saigon en 1968, Kim Thúy a quitté le Vietnam avec les boat people à l'âge de dix ans et s'est installée avec sa famille au Québec. Diplômée en traduction et en droit,
l'auteure a travaillé comme couturière, interprète, avocate, propriétaire de restaurant et chroniqueuse culinaire pour la radio et la télévision. Elle vit à Montréal et se consacre à l'écriture.

Son premier livre, Ru, publié en 2009 chez Libre Expression, connaît un succès fulgurant dès sa sortie. Best-seller au Québec et en France et traduit dans plus de
vingt-cinq langues, Ru a aussi remporté de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux prix du Gouverneur général du Canada 2010.

Trois autres livres ont suivi : À toi, Mãn et Vi.