Valentine Thomas a lâché le droit pour la chasse sous-marine
Valentine Thomas a lâché le droit pour la chasse sous-marine
D’ici Noël, Valentine Thomas va passer quelques jours à Tampa en Floride, mais aussi à New-York, Los Angeles, Hawaii, Londres, Paris, Fort Lauderdale, la Guadeloupe, la Guyane française, pour finir par grimper sur un voilier direction les Îles des Caraïbes en compagnie de sa mère avocate chez BLG, Johanne Thomas, et de son père designer intérieur retraité.

Au total, ces dernières années, la chasseuse sous-marine de 31 ans, qui de son propre aveu «passe sa vie dans les aéroports», aura visité pas moins d’une quarantaine de pays.

À Noël dernier, elle a ramené 24 langoustes à sa famille dans une glacière, ainsi que cinq gros poissons. Il y a quelques jours, elle ramenait 35 livres de thon avec elle.

Elle gagne désormais sa vie en tournant des documentaires pour des grands médias comme Forbes ou en honorant des contrats d’ambassadrice de marques, notamment à titre d’influenceuse sur Instagram.

Est-ce la dolce vita? Oui, mais attention, l’ancienne stagiaire de l’Aide juridique en droit criminel n’aime pas se faire dire qu’elle est chanceuse.

« Les premières années ont été difficiles, confie-t-elle à Droit-inc. Mes économies ont vite fondu au soleil. Certains soirs j’ai dû dormir dans ma voiture car je n’avais pas d’endroits où aller, je dormais à droite à gauche. Puis, j’ai continué, j’ai continué, et ce malgré le désespoir complet de ma mère, qui pensait que je devais me réinscrire à l’université pour faire autre chose.»

En 2010, pourtant, la jeune femme qui se rêve avocate depuis qu’elle a cinq ans est encore inscrite au Barreau et doit commencer en septembre.

«Mais j’ai eu un blocage de me dire que j’allais faire du droit au Québec pour les 40 prochaines années, alors j’ai dit à ma mère : non, non, non. J’ai pris mon passeport et je suis partie à Londres. J’y suis restée six ans!», se souvient celle qui est née et a grandi sur le Plateau, à Montréal.

Une vie superficielle

Dans la capitale britannique, Valentine Thomas travaille comme analyste financière. Elle complète aussi un programme d’équivalence pour pratiquer le droit là-bas, avant de se buter encore une fois au même mur : l’angoisse de sentir «ancrée quelque part» est trop forte.

Elle avait l’impression de gâcher sa vie
Elle avait l’impression de gâcher sa vie
À l’époque, son salaire est de 100 000 dollars, elle possède une Mercedes, des tonnes de sacs Prada et Chanel, 20 000 dollars de chaussures, un copain, deux chiens.

«J’ai tout fait, mais je ne sais pas, à un moment donné …j’avais l’impression de poursuivre quelque chose qui n’allait rien m’amener de concret. J’avais le mauvais rêve. À la fin de la journée, je me demandais : tu fais plaisir à qui? Et la réponse n’était pas : à moi.»

Pire : elle avait l’impression de gâcher sa vie.

«Ce n’était pas tant de l’ennui qu’un sentiment de servir à rien. À Londres, quand tu vas dans les restaurants, même la fille qui te place à table va regarder la marque de ton sac ou de tes chaussures, c’est extrêmement superficiel.»

Plusieurs voyages lui apportent alors de nouveaux points de vue sur la vie. En Égypte, un ami lui fait découvrir la plongée en apnée. À Zanzibar en Tanzanie, dans un village de pêche, elle vit «sans chaussures» pendant des semaines.

«Je me suis dit : pourquoi devrais-je continuer à travailler comme un chien pour acheter des choses afin d’impressionner des gens qui ne comptent pas pour moi? Je trouvais que je méritais mieux que ça. J’ai dit à mon copain : je suis désolée, je pars vivre à Miami.»

Tout a changé

Entre la vie qu’elle menait à Londres et celle qu’elle mène aujourd’hui aux quatre coins du monde, «tout a changé», assure-t-elle.

«Dès que je reviens à Montréal, je constate que beaucoup de gens restent pris dans l’insatisfaction. Ça fait 10 ans qu’ils me disent qu’ils en ont marre de leur boulot, ou de leur copain, et je suis rendue à l’étape où je ne comprends plus.»

Son meilleur voyage? Le Cap-Vert en Afrique.

Entre la vie qu’elle menait à Londres et celle qu’elle mène aujourd’hui aux quatre coins du monde, «tout a changé», assure-t-elle.
Entre la vie qu’elle menait à Londres et celle qu’elle mène aujourd’hui aux quatre coins du monde, «tout a changé», assure-t-elle.
« Quand on avait du poisson en surplus, on le distribuait aux gens et je me suis rendue compte qu’à la place de stocker leur nourriture, les gens la partageaient. On n’a pas cet esprit de communauté à Londres ou ici.»

Ses meilleurs souvenirs? Une rencontre avec un requin baleine, sous l’eau, avec qui elle a nagé toute une journée. Une autre sur Terre : en Nouvelle-Calédonie, sur une île, avec une tribu locale dans laquelle régnait un grand sentiment de communauté.

L’ancienne analyste financière pêche désormais sa propre nourriture à l’aide d’un fusil ou d’un harpon aux quatre coins du monde, en apnée et sans bonbonne. Elle est aujourd’hui capable de retenir sa respiration pendant 5 minutes 30. Comme dans le film Le Grand Bleu, ajoute-t-elle.

«Attraper ma propre nourriture, savoir d'où elle vient, je suis tombée en amour de ce concept-là.»

Elle n’a plus du tout de routine. « Tout est dernière minute, rien n’est jamais sûr. Si j’ai un gros contrat, je change de destination.»

Le jour où nous la rencontrons, elle revient tout juste des Îles Marshall dans le fin fond du Pacifique où elle est restée au sein de la compagnie Marine Stewardship Council, dans une pêcherie de thons pendant une semaine, afin d'en apprendre plus sur l’implantation d’une pêche commerciale durable.

Notons qu’elle ne vend pas ses poissons et n’en achète jamais à l’épicerie. Elle mange des espèces qu’on ne trouve même pas dans les supermarchés : des poissons capitaines, «un des meilleurs poissons que j’ai jamais mangés de ma vie», assure-t-elle, ou encore des poissons-lions, une espèce invasive «qui goûte extraordinaire».

Son travail ne plaît pas à tout le monde. Certains activistes l’accusent de tuer les poissons. «Les gens ont tendance à s’offusquer quand ils voient du sang ou un poisson mort, répond-elle. Mais ce sont souvent les mêmes qui vont commander du poisson au McDo.»

Selon elle, il faut prendre le temps d’éduquer les gens, notamment sur les différences entre la pêche de subsistance et la pêche commerciale, mais aussi sur la possibilité d’une pêche commerciale «qui peut être durable».

Construire son avenir

Au printemps prochain, Valentine Thomas va publier un livre sur son expérience, agrémenté de recettes de cuisine de poissons. Sa propre ligne de vêtements s’en vient.

Valentine Thomas va publier un livre sur son expérience
Valentine Thomas va publier un livre sur son expérience
Sa maîtrise en droit obtenue à Sherbrooke en 2009 lui a apporté beaucoup de crédibilité, en plus d’un esprit critique essentiel de nos jours, dit-elle. «Le droit mène à tout! Même si je pensais pas que le droit allait me mener à la pêche! (Rires)»

L’an passé en Taiwan, elle a par exemple rédigé avec un groupe d’activistes une proposition pour le gouvernement pour changer les lois sur la pêche.

«Je n’ai jamais douté, affirme la jeune femme. Même quand je travaillais moins, je me disais que mon travail était sur une plage, dans l’eau, au soleil, avec des baleines, des requins. J’aime mieux pas faire beaucoup d’argent mais vivre ainsi, un peu en vacances, même si je travaille très fort.»

Et son salaire de 100K? «Ça s’en vient, répond-t-elle, confiante. Je n’ai pas perdu mes ambitions. Je ne planifie pas de vivre dans un buisson en Afrique pour le reste de ma vie. Je suis en train de construire une compagnie, de planter des graines un peu partout pour un avenir stable.»

Et aux gens qui la trouvent chanceuse elle répond simplement : «Pourquoi toi tu ne le fais pas?»

« C’est un mode de vie accessible à tout le monde. C’est de l'entrepreneuriat. J’ai simplement choisi de réussir ma carrière, selon mes termes et ce que je voulais. Aujourd’hui, si l’on me disait : il te reste 30 jours à vivre, je ne changerais absolument rien.»

Et qu’en pense sa mère avocate chez BLG?

«Elle n’est pas encore convaincue», conclut la jeune femme, en riant.