Droit-Inc s'est entretenu avec la ministre de la Justice Sonia Lebel.
Droit-Inc s'est entretenu avec la ministre de la Justice Sonia Lebel.
Nommée il y a quelques mois à la tête du ministère de la Justice, Droit-inc s’est entretenu avec Sonia Lebel en ce début d’année. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la ministre a du pain sur la planche!

Avec elle, on a notamment parlé accessibilité de la justice, gestion des agressions sexuelles par le système juridique et justice des Blancs versus justice des Autochtones…

Droit-inc : Qu’est-ce que ça représente pour vous d’être nommée ministre de la Justice?

Sonia Lebel : C’est très gratifiant, c’est un extrême privilège d’être capable d’influencer dans un domaine dans lequel je travaille depuis le début de ma carrière. C’est déjà un honneur d’être ministre, mais être ministre de la Justice en particulier, c’est très excitant en termes de défi.

Quelles sont vos priorités?

Ce qui m’a toujours préoccupé, c’est le manque de confiance des gens envers les acteurs du système juridique comme les avocats, les policiers, et même les juges qui sont remis en question.

Si à la fin de mon passage au ministère, j’ai réussi à faire bouger l’indice de confiance positivement, je serai satisfaite. Il faut travailler sur les enjeux d’accès de la justice et ça passe notamment par une meilleure compréhension de notre système judiciaire, que les jugements soient faits dans la célérité et tout ça dans la foulée de l’arrêt Jordan.

Mais concrètement?

On travaille sur plusieurs niveaux. Le premier est la modernisation et l’informatisation de nos palais de justice pour créer un accès citoyen plus simple. Nous devons aussi nous servir de l’intelligence artificielle. Il faut accepter de changer nos façons de faire.

Le milieu du droit a cette particularité d’être très conformiste, alors il faut avoir plus d’agilité et de souplesse.

Envisagez-vous de revenir sur les seuils de l’aide juridique?

Pour l’instant ce n’est pas envisagé. Il faut travailler sur d’autres accessibilités, car si on ne le fait pas au sens plus large, on va juste augmenter les seuils sans se demander ce dont les gens ont besoin.

On travaille sur une meilleure compréhension de leurs droits, sur les centres d’accès de proximité à la justice qui sont gratuits... Mon objectif c’est de travailler le plus possible en amont avec la médiation, la conciliation, la compréhension, l’éducation, essayer de rendre aussi les premiers niveaux du conseil juridique plus accessible.

Avec ça, on devrait être capable de désamorcer beaucoup de conflits. Il y aura toujours des gens qui n’auront pas accès à l’aide juridique, donc il faut trouver des solutions pour ces gens-là.

Vous avez parlé plus tôt de l’intelligence artificielle. Certains avocats ont peur de perdre certaines de leurs prérogatives. Qu’en pensez-vous?

Si on ne s’occupe pas de l’intelligence artificielle, l’intelligence artificielle va s’occuper de nous. Elle est déjà là. Le Barreau, les avocats et le ministère doivent s’y intéresser pour que l’information diffusée reste adéquate. Il faut être des acteurs et ne pas résister, car le changement est là, il faut y participer.

Notre pratique va surement se modifier, mais il faut l’accepter. Je ne pense pas qu’il y aura moins de travail pour les avocats, mais il sera différent.

Vous avez récemment été appelée, dans une tribune publiée dans Le Devoir, à dépasser la partisanerie et vous allier à Véronique Hivon pour répondre aux enjeux des agressions sexuelles. Qu’en pensez-vous?

Je suis dans ce mode-là. Après la décision du DPCP dans l’affaire Rozon (cinq plaintes déposées ne déboucheront sur aucune accusation), Mme Hivon s’est exprimée et tout de suite, j’ai accepté sa main tendue. J’ai d’ailleurs une rencontre prévue avec non seulement Mme Hivon, mais aussi Mme Labrie de Québec solidaire et Mme David du Parti libéral, pour s’asseoir ensemble, les quatre partis.

S’il y a une chose avec laquelle je suis bien d’accord, c’est que le sujet de la vulnérabilité des femmes va au-delà de la partisanerie. Il faut travailler ensemble pour le bien des Québécois.

Mme Hivon, propose la création d’un comité sur le traitement des plaintes de crimes sexuels et même la création d’un tribunal spécialisé, qu’en pensez-vous ?

Je vais en parler avec elle, je ne suis ni fermée ni ouverte à ces idées. On partage les mêmes objectifs. J’entends discuter avec elle de pourquoi ce sont des bonnes solutions et qu’elle précise ses idées. Ce qui est important c’est qu’on partage toutes les mêmes objectifs. Quant au chemin à emprunter pour les atteindre, il faut qu’on en discute ensemble.

Vous-même, avez-vous des idées?

Oui, j’aurai des idées dont je dois discuter avec elle. J’ai notamment rencontré les Courageuses et elles vont demeurer dans la conversation avec moi. Elles ont identifié certaines lacunes et failles et c’est là-dessus qu’on va travailler.

L’idée n’est pas de remettre en question tout le système, mais plutôt de comprendre que la réalité des agressions sexuelles est une réalité différente des autres agressions.

On voit de plus en plus l’importance que prennent les tribunaux populaires. Les gens ont oublié le principe fondamental de la présomption d’innocence, que pour éviter ces dérives?

J’ai des craintes quand je vois des mouvements populaires. Mais c’est parce qu’il y a un désengagement du système de justice, ils ont la perception que le système de justice ne réponde pas à leurs besoins. Il faut donc continuer le travail d’éducation.

On a parlé cette année de créer une justice pour les Autochtones, par les Autochtones, qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il faut éviter d’avoir des systèmes de justice parallèles avec une justice des Blancs d’un côté et une justice autochtone de l’autre. Mais il faut être conscient que les communautés autochtones sont très axées sur la conciliation, la médiation et l’intégration, tandis que la justice des Blancs est plus axée sur la punition et la répression.

Ce qu’il faut faire, c’est travailler avec les Autochtones pour adapter la justice des Blancs à leur réalité. Il y a une surreprésentation des Autochtones dans le système de justice comme contrevenants et une sous-représentation des Autochtones comme acteurs. Il faut travailler avec eux pour trouver une solution adaptée pour y remédier.

Est-ce que la pratique vous manque?

Des fois oui, mais je suis tellement occupée, que je n’ai pas le temps d’y penser!