Dominique Tardif, de ZSA, s’entretient avec Me Lynn Roiter de Loto-Québec.
Dominique Tardif, de ZSA, s’entretient avec Me Lynn Roiter de Loto-Québec.
1. Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocate plutôt que de choisir un autre métier ou encore une autre profession? Était-ce de famille, un choix évident ou encore le fruit de longues réflexions?

J’ai probablement choisi le droit en partie parce que j’aime beaucoup parler et argumenter, et en partie parce que c’était dans mon ADN!, dit-elle dans un rire. Mon père était avocat et bâtonnier, et ma tante avait quant à elle fait son cours de droit à McGill puis son Barreau en Nouvelle-Écosse, comme le Barreau du Québec n’admettait pas encore les femmes à cette époque.

J’étais, toute jeune, très au fait de la pratique de mon père, qui n’était pas de ceux qui ne prenaient pas leurs appels de la maison…au grand désespoir de ma mère, d’ailleurs! Je voyais donc comment les avocats pouvaient jouer un rôle significatif dans la société et améliorer le sort des autres. Aimant les gens et travailler avec eux, j’étais très attirée par le domaine, d’autant plus que c’est une profession qui nous permet de faire une réelle différence.

2. Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?

Je pense évidemment spontanément à plusieurs dossiers d’intérêt auxquels j’ai eu la chance de participer, mais ce qui a été mon plus grand défi fut de contribuer à changer l’image des services juridiques chez Loto-Québec.

Quand j’ai commencé, les avocats étaient souvent perçus comme ceux qui « mettent des bâtons dans les roues » et empêchent les choses de progresser. Les gens ne venaient dans notre bureau que lorsque c’était vraiment nécessaire, à un moment où le dossier était par ailleurs souvent rendu plus difficile à régler du fait du délai encouru. Les gens étaient peut-être, à l’époque, aussi un peu intimidés par les avocats.

Les choses, aujourd’hui, ont beaucoup changé : les services juridiques sont vus comme de réels partenaires d’affaires et sont impliqués dans les dossiers dès le début, de sorte qu’on évite maintenant certains problèmes qu’on aurait vécus autrement. Il est beaucoup plus facile, dans ce contexte, de faire une différence. Cela implique de beaucoup travailler avec les gens, d’être à l’écoute, de bien comprendre et de ne pas seulement voir les choses en pensant ‘le droit dit X’.

Une des preuves, à mon sens, du changement de perception opéré est le fait que j’ai été nommée présidente alors que j’étais en charge des services juridiques à l’interne : je crois qu’il s’agit d’une démonstration du fait que les services juridiques ne sont pas considérés comme étant « à part » dans l’entreprise, mais qu’ils en font plutôt vraiment partie intégrante.

3. Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit?

Si j’avais une baguette magique, je démystifierais le fonctionnement de notre système juridique, et plus particulièrement le fonctionnement de nos tribunaux. Notre système et son formalisme sont très intimidants aujourd’hui, qu’il s’agisse de régler une succession, un divorce, des problèmes familiaux, des troubles de voisinage ou encore des disputes d’affaires.

Je soupçonne que certains individus ne défendent pas leurs droits parce qu’ils sont, justement, trop intimidés ou qu’ils ne comprennent pas tout à fait les choses, la finalité des procédures, etc. Il est effectivement facile de s’y perdre. S’il y avait moyen de diminuer le formalisme et d’accentuer l’élément humain, je crois que tout le monde en tirerait bénéfice.

4. La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique?

L’opinion publique varie évidemment très rapidement et réagit aux articles ne mettant pas la profession en lumière de façon favorable en raison de certains agissements de nos collègues.

Ceci dit, les gens forment aussi leur opinion à partir de leurs expériences personnelles et de celles de leurs proches, et on peut alors avoir un portrait plus réel de la perception que lorsqu’on obtient les réactions à ce qui fait la manchette.

Quand je repense à mes débuts en pratique et que je compare les choses à aujourd’hui, j’en conclus que la pratique est moins élitiste et plus ouverte qu’avant, ce qui est pour le mieux.

Alors qu’on n’était que huit femmes dans mon niveau en droit à McGill, celles-ci sont aujourd’hui majoritaires dans les facultés. C’est tout un changement!, ajoute celle qui s’est fait demander par des collègues masculins la raison pour laquelle elle « prenait la place de quelqu’un d’autre, sachant qu’elle allait se marier et avoir des enfants ».

Je pense aussi que la perception envers les avocats d’entreprise a beaucoup changé, et de façon positive.

5. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière et voulant gravir les échelons, comme vous?

D’abord, je suis loin de me voir comme un modèle!, dit-elle humblement.

S’il y a, cependant, une « recette », c’est de faire ce qu’on aime. Lorsqu’on est passionné par ce que l’on fait, on maîtrise ses dossiers, on ne fait pas les choses de façon superficielle et on est engagé envers son environnement de travail et ses clients.

Il faut aussi, pour réussir, avoir confiance en soi et ne pas se décourager si les choses ne vont pas immédiatement comme on le souhaite, sachant qu’on apprend autant de nos échecs que de nos succès.

J’ai, dans mon cas, eu la chance d’avoir autour de moi des gens qui me faisaient confiance. On parle souvent de la nécessité de se trouver des mentors, mais la situation inverse se présente aussi : ces gens vous trouveront d’eux-mêmes s’ils peuvent avoir confiance en la qualité du travail que vous rendez et si vous êtes prêts à apprendre et grandir professionnellement.

Selon moi, une carrière doit aussi être beaucoup plus axée sur le fond que sur la forme. Il faut bien sûr comprendre ce qu’est « la petite politique », maîtriser la façon de faire passer ses messages et prendre le temps de bien comprendre tous les enjeux.

Il est par ailleurs difficile d’avancer dans sa carrière quand on ne voit que l’importance de ce que l’on fait ou de sa propre opinion. Bien au contraire, il est essentiel de ne pas être fixé que sur la façon dont on voit les choses : les questions sont toujours plus larges.

Le dernier bon livre qu’elle a lu : Let Go My Hand (auteur : Edward Dock)

Sa chanson fétiche : California Dreamin’ (The Mamas & The Papas), parce que son fils y réside et que sa lui rappelle en même temps sa jeunesse!

Son expression préférée? Keep On Keeping On!

Son péché mignon: elle raffolait des palmiers de la Pâtisserie de Gascogne, auxquels elle n’a pas encore trouvé de remplacement.

Elle aime casser la croûte dans… tous les restaurants des casinos du Québec, quoi d’autre!

Elle a beaucoup voyagé et aimerait maintenant… prendre le temps de mieux connaître les grandes régions du Québec et du Canada, et ainsi mieux connaître où elle vit au quotidien.

Les personnages historiques qu’elle admire le plus et pourquoi : Nelson Mandela et Martin Luther King Jr., deux personnes qui ont changé la société dans laquelle ils vivaient de façon très pacifique, qui ont mis en évidence de grandes injustices et qui en ont souffert, tout en sachant garder un esprit inclusif.

Si elle n’était pas avocate et dirigeante d’entreprise, elle serait… un ski bum (!) ou travaillerait avec de jeunes enfants. C’est qu’elle trouve enrichissant de faire partie de leur découverte du monde, et dit en profiter le plus qu’elle peut avec ses petits-enfants!


D’abord embauchée à titre de directrice des affaires juridiques, Me Lynn Roiter a occupé pendant plus de 20 ans le poste de secrétaire générale et vice-présidente à la Direction juridique de Loto-Québec. Elle occupe depuis plus de deux ans le poste de présidente et chef de la direction, le gouvernement du Québec ayant fait d’elle la première femme à occuper la plus haute fonction de l’organisation.

Sa réputation et son expertise dans le domaine du jeu dépassent largement les frontières du Québec. Me Roiter agit en effet à titre de secrétaire générale de la World Lottery Association, organisme international regroupant plus de 140 sociétés de loterie publique de quelque 80 pays. À ce titre, elle assume un rôle de leader qui contribue à mobiliser les sociétés de loteries publiques et à les sensibiliser à des enjeux commerciaux communs.

Elle détient un baccalauréat en arts de l'Université McGill et a complété ses études en droit à l’Université Laval avant de devenir membre du Barreau du Québec en 1974.