Me Catherine Souffront, une vraie mannequin! Crédit photo: Sarah Laroche
Me Catherine Souffront, une vraie mannequin! Crédit photo: Sarah Laroche
Il y a à peine quelques semaines, Me Catherine Souffront faisait un shooting photo comme mannequin pour une publicité d’Air Transat. Plus tôt encore, la juriste posait pour le Casino de Montréal.

Chose étonnante : celle qui affirme ne pas correspondre aux standards de la «high fashion» planchait jusqu’ici sur des dossiers de violence conjugale au sein d’une équipe du DPCP. Avec plus ou moins 300 dossiers actifs, c’était beaucoup de volume, d’accusés, de victimes.

Une tâche faramineuse qu’elle a accomplie pendant « quatre belles années », dit-elle.

Pourtant, le 31 juillet dernier, au terme d’une intense remise en question, elle a démissionné, rejoint une agence de comédienne, envoyé des démos d’actrice, et commencé à passer des auditions en espérant percer dans le milieu artistique. Quelques mois plus tard, elle rédige déjà des textes sur un blogue de mode. Crise de la trentaine? Non, assure l’ancienne procureure, mais bien une véritable libération.

Droit-inc a voulu en savoir plus sur ce saut dans le vide.

Droit-inc : Qu’est-ce qui a motivé votre décision de quitter le DPCP?

Me Catherine Souffront : J’ai 28 ans et c’était le moment ou jamais pour moi d’explorer autre chose, de me donner une vraie chance de me tourner vers les arts. Jusqu’ici, une partie de moi avait honte socialement de me lancer car cela ne cadrait pas avec l’image que je voulais mettre de l’avant. Mais j’ai la fibre artistique depuis que je suis toute petite.

J’imagine que ça n’a quand même pas été une décision facile à prendre…

Oh mon Dieu non! (Rires) J’ai toujours rêvé d’être procureure de la Couronne. En plus, il y a un statut social qui vient avec le fait d’être avocate, ça provoque instantanément une réaction chez les gens. Dans ma tête c’était inimaginable de démissionner! Mes parents sont originaires d'Haïti, et quand tes parents ont tout sacrifié, il y a une partie de toi qui sait que tu dois devenir quelqu’un.

Mais même si le travail était assez proche de la job de mes rêves, il demeurait quand même stressant et exigeant. Qui plus est, quand on est procureure de la Couronne, on a une charge exclusive. Ça veut dire qu’on ne peut pas être associée à un parti politique ou à une compagnie.

Vous me disiez que l’écriture vous intéressait également…

Me Catherine Souffront, alors procureure.
Me Catherine Souffront, alors procureure.
Oui, l’écriture m’intéresse beaucoup, j’écris depuis l’adolescence. C’est important pour moi qui n’a jamais eu de crise d’ado. J’ai l’impression d’avoir tout fait correct, en ligne droite, et l’écriture a toujours été une manière pour moi de faire ressortir mon émotion, dans les moments où je me sentais incomprise.

D’ailleurs, je relis souvent les textes que j’ai écrits à l’adolescence pour mieux me rendre compte d’où je suis rendue dans la vie. À 16 ans, j’avais les mêmes tourments que maintenant, la même peur de ne pas me réaliser entièrement et artistiquement. Quand j’ai eu 26 ans, à la Cour, j’ai commencé à réfléchir. Alors j’ai consulté un coach professionnel et il m’a fait comprendre qu’il n’y avait rien d’horrible à mon désir, que ce n’était pas fou. En fait, je me jugeais moi-même.

Vous n’avez pas l’impression d’en faire une maintenant, de crise d’ado?

C’est intéressant. J’ai déjà eu cette conversation avec ma mère! (Rires) Mais la réponse est non. Une crise d’ado prend deux choses : le passage à l’âge adulte, et une crise qui surgit comme un volcan. Dans mon cas, il s’agit d’un processus réfléchi, ça ne peut pas être plus réfléchi. Depuis que j’ai pris la décision, je ressens une plénitude, je suis zen, en paix avec moi-même.

J’essaie d’être plus vraie que possible. Je sais que je veux inspirer, faire une différence dans la vie des gens. En étant vraie, on donne de la lumière à l’autre. Quand il y a un partage d’authenticité, il y a une connexion, un amour que j’essaie de cultiver dans la vie. Car c’est là que je me sens le plus en vie.

Le DPCP ne vous permettait pas de faire une différence dans la vie des autres?

Oui, absolument, d’un point de vue concret, le DPCP me le permettait, et c’était mon carburant. À la fin d’un procès quand une victime vient te voir pour te faire un calin, il n’y a pas de meilleur souvenir pour moi dans ma carrière. Mais ta marge de manoeuvre quand tu as une âme bohème n’est pas aussi grande que je l’aurais voulu.

Et dans mon âme, il y a quelque chose de vagabond, je fonctionne beaucoup plus selon mes pulsions que l’avocat moyen. Par exemple, à un moment donné, je suis retournée à mes boucles naturelles, je laisse tout aller, c’est moi les cheveux frisés! Même si ça ne colle pas avec le décorum strict de la Cour.

Côtoyer toute cette souffrance, et en voir les limites, est difficile pour une personne sensible comme je le suis. Ce que ces gens ont vécu est énorme! Et j’ai de l’empathie pour eux. La petite fille en moi voudrait les aider, pleurer avec eux, mais je ne peux pas.

Me Catherine Souffront en shooting. Crédit photo: Valérie Boulet
Me Catherine Souffront en shooting. Crédit photo: Valérie Boulet
Vous voulez dire que vous trouviez ça dur de contenir votre émotion?

Oui, pour moi c’était dur car je suis très sensible, mais en tant que procureure, on se doit de se tenir droit, on n’a pas le droit de plier, on est là pour faire valoir la justice, faire le tampon entre le juge et la victime, et cela ne veut pas dire être l’amie de la victime.

Et les conséquences de votre choix, vous les vivez comment?

C’est sûr que j’ai changé mon mode de vie, mais je referai le même choix demain matin. Je venais d’acheter un très bel appartement, neuf, avec une déco impeccable. Maintenant, je le loue, je vis en coloc, j’ai délaissé l’auto, je fais moins de restaurants, moins de voyages.

Mais pour moi l’argent n’a pas la même valeur que pour certains, bien sûr j’en ai besoin pour manger et me payer des choses mais il n’est pas nécessaire à mon bien-être.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui n’oserait pas faire le saut?

Je lui dirais d’arrêter de douter et d’apprendre à se faire confiance. Il faut arrêter de penser qu’on est fou. Beaucoup de choses sont possibles. J’ai réussi à verbaliser mon envie de me diriger vers les arts et le monde ne s’est pas écroulé. Et aujourd’hui... je suis fière d’être moi!