Après 16 années passées au 1 rue Notre Dame, Anne-Marie Trahan quitte la magistrature avec le sentiment du travail accompli.

C'est avec une Me Trahan tout en forme et enjouée que nous avons parlé hier soir, alors qu'elle faisait ses boîtes.

Droit-inc.com : Vous étiez très occupée cet été avec des cas médiatiques et soudain ce départ. Y a-t-il un lien?

Non pas du tout. Je prends simplement ma retraite. Jeune et en santé pour commencer une nouvelle phase de ma vie où j'ai de nombreux projets. En revanche, il est bien vrai que cet été a été bien rempli. Je viens de finir la rédaction de 7 jugements!

Comment faut-il vous appeler maintenant?

Techniquement, Maître, puisque j'ai réintégrée le barreau. Cependant, les juges de nomination fédérale ont le privilège de pouvoir garder le titre de 'honorable at vitam eaternam'. Mais je n'y tiens pas particulièrement.

Quels sont vos projets maintenant?

J'en ai 6 grands.

• Je vais vous annoncer une primeur : je viens d'être nommée au conseil d'administration du Bureau international des droits de l'enfant (BIDE). Ce Conseil est présidé par Monsieur le Juge Jean-Pierre Rosenczveig et sa mission est de contribuer au respect et à la promotion de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE), et de ses protocoles facultatifs adoptés par les Nations Unies en 1989 et ratifié depuis par 192 pays.

• Je vais présider le comité responsable des journées strasbourgeoises de l'Institut canadien d'études juridiques supérieures. Cela sera une semaine de conférence en France, au début de l'été 2012, avec comme thème principal « la circulation des personnes, des idées et des biens ».

• Je vais faire également partie de la conférence canadienne de médiation judiciaire. Cette association vise à promouvoir la médiation judiciaire. La médiation interpelle deux principes : la responsabilité des justiciables face à leur conflit et l'empowerment des parties. J'y crois beaucoup, en ce que la médiation évite les longs procès et que les justiciables y sont toujours gagnants. La médiation judiciaire permet d'abréger le litige et d'éviter un procès. Souvent, la cause du succès de la médiation est le rôle de l'avocat qui, au lieu d'encourager le client à se braquer sur ses positions pour des questions de principe, l'encourage à faire des compromis et des concessions pour en venir à une solution. Comme le disait souvent la juge Rayle: peut-être ne percevrez-vous pas les honoraires d'un long procès, mais, par contre, vous gagnerez la réputation d'être un avocat qui fait en sorte que le dossier se règle sans que cela coûte une fortune. Votre client, qui recherche la paix, sera donc plus enclin à venir vous revoir s'il a d'autres problèmes et à vous recommander à ses amis et à ses connaissances. À la fin, vous en sortirez gagnant vous aussi.

• Puisque je préside le cours du droit de la famille de la formation permanente du barreau, je dois écrire la préface de ce cours.

• Je dois également préparer mon discours sur l’aliénation mentale parentale devant les membres de l'AIFI, l'association internationale des intervenants auprès des familles francophones.

• Enfin, je vais pouvoir assouvir mes passions musicales dont notamment l'opéra. Je vais ainsi voyager pour aller suivre des concerts un peu partout, mais aussi initier mes amis à ma passion.

De quelle façon?

Déjà au mois d'octobre prochain, je convie mes amis et mes collègues du palais de justice à un concert de l'atelier lyrique de Montréal. Ce concert aura lieu au palais de justice. C'est ma façon de leur dire merci pour ces merveilleuses années passées ensemble.

Quel a été le moment qui vous a marqué le plus durant votre carrière de juge?

Il y a tout d'abord une mère qui m'a écrit pour me remercier, car j'avais donné une voix à sa fille pour s'exprimer. Cela m'a beaucoup touchée.

Il y a eu aussi mon premier jugement en matière d'outrage au tribunal.

Pourquoi?

Anne-Marie Trahan quitte la magistrature mais ne prend pas sa retraite pour autant!
Anne-Marie Trahan quitte la magistrature mais ne prend pas sa retraite pour autant!
Car j'y énonce ma vision du rôle des tribunaux dans une société démocratique. J'y dis que les tribunaux sont l'un des instruments créés pour faire respecter le droit et sa primauté dans des sociétés comme la nôtre, dont nous sommes fiers de dire qu'elle est libre et démocratique. Le droit et les tribunaux sont les garants du droit d'association qui est celui qui est à la source de l'existence des syndicats. Si les syndicats et leurs dirigeants ne jouent pas un rôle actif pour faire respecter les jugements des tribunaux, ils minent l'autorité du droit qui leur permet d'exister et celle de l'institution (les tribunaux) qui les protège.



Vous avez d'autres jugements dont vous êtes particulièrement fière?

Il y a eu également le dossier Conexsys c. Scannex qui a été maintenue par la Cour d'appel : le plagiat de logiciel, mais ce jugement traite aussi de la théorie du tremplin et du contrat de distribution.

Et finalement le dossier des franchises 2328-4938 Québec Inc. c. Le Naturiste,(505-05-001822-938, C.S. Longueuil) .

On m'a rapporté que ces jugements sont utilisés par quelques professeurs d'université. Évidemment, cela me ravit.

Le moment le plus triste de votre carrière?

Quand un père a dit a son fils de 12 ans qu'il ne voulait pas de lui, car il était trop turbulent et qu’il voulait refaire sa vie avec sa nouvelle conjointe.

Vous avez passé 16 ans à la Cour supérieure, pourquoi?

J'aime le contact avec les personnes. On apprend beaucoup sur une cause en écoutant et en regardant les gens devant soi. La solution à des conflits est toujours présentée par les gens que l'on a devant soi. Que ce soit les justiciables ou les avocats. Ils connaissent mieux que personne leurs dossiers. Il faut les écouter. Nous les juges nous ne connaissons pas aussi bien le dossier que ces personnes-là.

Vous m'avez dit que vous avez le sentiment du devoir accompli. De quel devoir s'agit-il?

Je me permets là de reprendre une citation du juge Lamer, qui était un grand ami :
« Rendre justice c'est une façon d'aimer son prochain ».

Je pars de la Cour supérieure en ayant le sentiment et la satisfaction d'avoir été utile à mes semblables.


Biographie

Anne-Marie Trahan est née à Montréal le 27 juillet 1946. Elle obtient sa licence de droit en 1967 de l'Université de Montréal..Elle commence sa carrière chez Lavery, de Billy à Montréal. En 1979, elle devient juriste au Service du droit commercial international du bureau des Affaires juridiques des Nations Unies à Vienne, en Autriche. En 1981, elle est nommée commissaire à la Commission canadienne des transports et devient, en 1985, présidente du Comité des transports par eau. De 1986 à 1994, Anne-Marie Trahan est sous-ministre déléguée, Droit civil et Services législatifs au ministère de la Justice du Canada. Elle a été juge de la Cour supérieure du Québec du 5 juillet 1994 au 30 juillet 2010. Elle a été la première femme à présider les destinées de l'Association internationale des jeunes avocats (AIJA). Elle a présidé le Cercle de droit européen de la Chaire Jean Monnet de l'Université de Montréal. Elle a été membre du Conseil de direction d'UNIDROIT (l'Institut international pour l'unification du droit privé) de 1988 à 2008.