Attention ! Votre ego peut vous faire dire de grosses bêtises!
Attention ! Votre ego peut vous faire dire de grosses bêtises!
C'est une vérité de La Palice, les journalistes sont des gens pressés. Très pressés. Et parfois, un peu paresseux (qui ne l’est pas, me demanderez-vous). Lorsqu’un journaliste est confronté à une heure de tombée imminente et qu’il a le bonheur d’interviewer l’expert que vous êtes, vous vous exposez sans le savoir à un danger bien réel : celui de laisser votre ego répondre à votre place.

Le journaliste a pour mandat de rapporter des faits, et d’y ajouter du « feeling », de l’émotion, au moyen de commentaires. C’est généralement ce qui fait la différence entre un reportage « sans saveur » et une histoire qui suscite de l’intérêt et qui donne envie d’être lue jusqu’à la dernière ligne.

Comme journaliste, j’ai dû, à plusieurs reprises, faire sortir l’interviewé de sa zone de confort. Il m’est arrivé par exemple d’apprendre vers 16h05 la concrétisation d’une importante transaction commerciale. Mon affectataire (celui qui désigne les reportages à faire et qui les assigne aux journalistes) me demande d’être en direct à la radio à 17h, soit une heure plus tard, avec des commentaires d’analyste. Compte tenu de l’heure, on prend le premier expert disponible en espérant qu’il soit bon (c.-à-d. compétent ET intéressant).

Je réussis à joindre un spécialiste des fusions-acquisitions. Je le questionne sur la transaction, son impact et les tenants et aboutissants. Pressé par le temps, je lui lance une dernière question, celle qui saura le sortir de sa zone de confort et qui aura l’avantage d’éloigner le spécialiste de sa fameuse cassette : « en terminant, comment pensez-vous que la classe politique va réagir à pareille transaction ? »

Croyez-le ou non, c’est souvent dans ces moments de grâce (pour le journaliste) que l’on cueille des perles… Dans ce cas-ci, j’ai eu droit à une explication politique du genre ; « c’est certain qu’avec le type de gouvernement conservateur qu’on a… »

Précisément le type de commentaire qu’on regrette d’avoir fait à la seconde où ces paroles quittent notre bouche.

Qu’est-ce qui se passe dans la tête de l’interviewé qui l’amène parfois à sortir de sa zone de confort ?

Plusieurs théories circulent. J’en retiens une seule : l'ego prend toute la place et pousse l’interviewé à s’aventurer là où il ne devrait pas, ce qui mène neuf fois sur dix à des doléances subséquentes du genre : « j’ai été cité hors contexte ».

L’interviewé (je le sais pour l’avoir moi-même déjà été) a la fâcheuse tendance à se croire investi d’une mission divine, celle d’être obligé d’avoir réponse à tout. La nature ayant horreur du vide, on cherche à combler le silence avec des approximations, quand on devrait plutôt se taire.

Vous avez donc tout intérêt à garder en tête les limites de votre expertise et à vous préparer à devoir dire parfois : « désolé, c’est une excellente question mais pour un autre spécialiste. Je ne suis pas la bonne personne pour y répondre ».


Bio

L’auteur est spécialiste des relations médias chez Fasken Martineau, cabinet d’avocats international en droit des affaires et en litige. Sa chronique « L’envers du micro » s’intéresse à l’aspect médiatique du rôle de l’avocat et à la gestion des réputations.