Me Sabine Venturelli, avocate en immigration, s’est notamment occupée du dossier d’immigration de Rona Amir, tuée avec ses trois filles par Mohammad Shafia.

Après le décès de sa cliente, elle se retrouve entraînée en pleine tempête médiatique, témoin de la Couronne, traquée par les médias.

« C’est très très compliqué quand on apprend ce genre de choses. C’est très difficile, on se demande toujours ce qu’on aurait pu faire, ce qu’on a pas vu, ce qu’on aurait pu voir, et ce qu’on aurait du voir », explique Me Venturelli.

C’est elle, qui avait notamment fait la demande de résidence de Rona Amir, pour motif humanitaire.

« C’est moi qui l’ai faite venir, j’avais fait son visa visiteur, j’aurais du la laisser là où elle était, dit-elle. Un drame aussi fort ? On ne gère pas cela, on le traîne partout avec soi. »

Certains dossiers sont difficiles à oublier, confie Me Sabine Venturelli
Certains dossiers sont difficiles à oublier, confie Me Sabine Venturelli
Dans son domaine, le droit en immigration, elle est confrontée à de nombreux drames. « Certains dossiers vous suivent tout le temps », confie-t-elle.

Des dossiers, parmi les 7000 dont elle s’est occupée, qui vous marquent pour la vie.

À l’instar de l’histoire de Samia Shariff, jeune femme maltraitée par sa famille et ses anciens maris, et auteure du livre « Le voile de la peur », dans laquelle elle raconte son audience avec l’avocate.

Ou l’histoire d'Athanasie Mukarwego, victime du génocide rwandais qui a survécu à un viol collectif de trois mois, après l’assassinat de son mari et la séquestration de ses quatre enfants.

« Non je ne suis pas dégoûtée de l’humanité. Au contraire, j’aimerais profiter de mon expérience, pour rapprocher la communauté qui reçoit ici, des les communautés immigrantes ; il y a eu beaucoup de dégradation dans l’accueil des étrangers au Québec », explique l’avocate établie dans la province depuis juillet 1979.

Elle qui affirme avoir toujours aimé l’international et les droits de l’homme, espère « servir à quelque chose ».

« Peut-être que l’on rentre dans cette profession comme en sacerdoce, on essaie de voir dans quelle mesure on peut, très modestement, améliorer notre sort sur cette Terre. »

Il y a 33 ans…

Pour elle, tout commence trois décennies en arrière.

Petite expérience chez Amnesty International, reprise d’études à l’Université de Montréal en droit international public, alors qu’elle a suivi des études de lettres et de psychologie en France, puis Barreau 1985 : elle commence à tracer son chemin.

Elle suit alors le premier cours de droit international des droits de la personne de Daniel Turp, ex député du Parti Québécois, militant de l'indépendance nationale du Québec, membre et député du Bloc Québécois.

« Il était très motivant », dit-elle.

Par hasard, elle se retrouve impliquée dans l’affaire Regalado concernant le journaliste salvadorien Victor Regalado, à l’époque détenu sur certificat de sécurité.

« En tant qu’étudiante, et parmi les avocats, j’ai été greffée à ce mouvement autour de cette personne-là. Ce fut le démarrage du droit de l’immigration. À l’époque, il n’y avait pas de tribunal et, peu à peu, on a progressé vers la demande d'un tribunal, et la législation a ensuite suivi. »

Après un passage en tant que secrétaire chez Robert Dansereau et associés, et une collaboration avec le juge Michel Robert, c’est dans une caisse de dossiers laissée par un ami qui faisait de la consultation en immigration et qui ne s’en sortait plus, que débute sa carrière en immigration.

« Ma vie a été une suite de hasard. Dans le droit de l’immigration, ce qui me plaît avant tout, c’est le contact humain, la possibilité de peser sur le destin de quelqu’un, d’être la voix des sans-voix comme a dit un journal connu. »

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Trente ans plus tard, sa clientèle s’étend des réfugiés aux investisseurs : demandeurs d’asile, gens d’affaires, travailleurs autonomes et qualifiés, demandes de visas travail, étudiants, parrainages.

« J’ai, avec moi, un réseau d’interprètes qui draine la clientèle dans un certain bassin. Je me suis un peu spécialisée aussi dans les pays du Moyen-Orient : Afghanistan, Syrie, Iran, Irak, Liban. »

Sa position privilégiée lui permet de constater une double évolution à la fois sociale et juridique.

« On étaient très ouverts autrefois. Je ne veux critiquer ni la société d’accueil, ni les immigrants, car rien n’est tout rose : il y a des responsabilités partagées. Mais, à un moment donné, il y a eu un clivage : on ne s’est plus compris, on attendait trop l’un de l’autre peut-être... »

Le 11 septembre a, selon elle, également déclenché une peur.

« Elle existe, même si elle n’a, à mon sens, aucune raison d’être. »

Des débats sur les accommodements raisonnables, et une législation qui se profile en matière d’immigration plus tard, les choses ont beaucoup changé.

« Le droit va rester un garde fou, c’est clair, mais la législation qui se profile en matière d’immigration… on peut en dire beaucoup de choses ! Cela change et va changer ma pratique. Par exemple, au niveau des gens d’affaires, on ne peut plus déposer de dossiers parce qu’on a émis des quotas au Québec qui ont été remplis en moins d’un mois. »

Auparavant, les avocats en droit de l’immigration étaient un peu « les parents pauvres de la communauté juridique ». Depuis, le domaine a attiré beaucoup de vocations, selon elle. Notamment de nombreux avocats issus des communautés ethniques.

« On avance et en même temps on recule. Ce qui a beaucoup progressé, c’est la publicité ; désormais, on sait ce qu’il se passe. On est au courant des gens qui sont victimes de violation des droits de l’homme, même si c’est au fin fond d’une brousse, donc ça aide, on peut venir en aide plus facilement, mais, d’un autre côté on banalise beaucoup aussi. »

Ses prochaines étapes ?

D’abord, ce sera l’Afrique, afin d’aider des clients à immigrer ou à investir au Canada.

« L’Afrique est en pleine effervescence : le Petit Congo, le Gabon, les pays du pétrole, le Sénégal, l’Afrique du Sud… »

Ensuite, l’écriture.

« J’aimerais prendre plus de temps pour écrire, retranscrire cette expérience plus humaine que juridique, finalement. J’ai commencé à rédiger, je prends beaucoup de notes sur ce qui m’arrive d’important. »

Ce qu’elle souhaite évoquer, c’est ce que les étrangers peuvent apporter ici au Québec, et comment ils se sont intégrés.

« Il faut vraiment écouter l’autre, mais au sens profond du terme, voir et comprendre ses différences et ses motivations », conclut-elle.