N comme Norvège

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Pour les avocat(e)s qui ont des envies de film à petit budget

Le temps qui défile, le temps perdu, cruel, retrouvé. Comme dans un roman de Proust (qu’il cite par ailleurs) ou de Woolf (dont le personnage principal copie le suicide), Joachim Trier fixe les heures, droit dans les yeux.

Les heures de cet ex-camé norvégien, sur la voie de la rédemption mais attiré par les vertiges de la non-conformité, sorte d’adulte-enfant- et vice versa- à qui l’on aurait piqué ses jouets (les drogues et leurs libertés illusoires) et qui refuserait de les remplacer par d’autres (la Playstation citée par le meilleur pote, une vie de famille, un travail).

Cette vie « d’idiots », Anders n’en veut pas. Trier, dans cette adaptation d’un roman de Pierre Drieu La Rochelle, (Le Feu follet) ne juge jamais aucune des parties.

Ni celui qui préfère la mort du corps à celle de l’esprit; ni ceux qui dénigrent l’abandon facile aux plaisirs éphémères.

En une journée, de lieux en lieux, de visages en visages, on remonte paradoxalement le fil du temps. On comprend ce qui a mené Anders (excellent Anders Danielsen Lie) jusqu’en cure de désintox. On commence à entrevoir l’impossible issue de son voyage. On entre, avec lui, dans le tunnel.

Le mal-être d’un homme qui a la rage de vivre, et à qui l’on impose des limites. Voilà ce qu’évoque chaque image du deuxième film du Trier (après Nouvelle donne), animée d’une puissance évocatrice folle.

Une conversation avec un ami de défonce évoque le vide vertigineux de l’existence et ses carcans imposés (les gamins, le mariage, et le reste).

Une dizaine de minutes dans un café, où s’entrecroisent les espoirs, rêves et désillusions de l’humanité offre l’une des plus belles séquences du film.

Un monologue sur les parents, un morceau de piano joué dans la maison d’enfance, ne parlent de rien d’autre que de l’infatigable course du temps, qui épuise, lessive, blesse les innocences d’hier.

« J’ai 34 ans, et je n’ai rien », dira Anders, silhouette perdue parmi mille silhouettes, dans un Oslo mélancolique et froid où planent fantômes et regrets, esprits rebelles et résignation. A 38, Trier, pour sa part, signe une œuvre majeure, d’une beauté tenace.

N comme Nolan

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Pour les avocat(e)s qui ont des envies de grand spectacle

Nolan avait frappé fort avec The Dark Knight, cauchemar urbain d’une densité inédite côté blockbuster. Un cocktail de noirceur, de désespoir et de cinéma qui a ouvert la voie à une toute nouvelle dimension de films de super-héros : de l’ultra réalisme aux allures de tragédie grecque moderne.

Il avait également fait de son méchant, une figure épique, marquante, démentielle, gravant la face du Joker de feu Ledger dans l’Histoire.

Nolan, depuis, s’est imposé comme un scénariste roublard et un metteur en scène efficace (revoir Inception pour ceux qui en doutent), adulé par une armada de fan de Batman.

Autant dire qu’à ce stade, The Dark Knight Rises ne pouvait prendre que deux formes : conclusion orgasmique, ou, chute impitoyable.

Sortie de projection en demi-teinte : si les ingrédients sont en place, le plat demeure insipide. La faute peut-être à un cahier des charges rempli en mode automatique, un arrière-goût un peu rance de pro capitalisme, et un déferlement massif d’action et de violence sans le supplément d’âme que possédait le précédent opus.

Le résultat : un Batman-mastodonte qui écrase un peu tout sur son passage, sans se soucier d’insuffler plus de complexité à son propos.

TDKR se situe huit ans après la mort d’Harvey Dent. Batman (Christian Bale) a perdu l’amour de sa vie, quitté la scène de Gotham, s’est laissé pousser la barbe, ne fait même plus son lit.

Quelques (longues) séquences d’introduction plus tard, les protagonistes du dernier ( ?) volet sont tous là : le futur Robin (Joseph Gordon-Levitt), Alfred, Catwoman (Anne Hathaway), Bane le méchant (Tom Hardy).

Des figures que Nolan traite assez grossièrement, peinant à les extraire de leur bulle manichéiste (la séquence bébête d’affrontement entre la police et les mercenaires en est la triste représentation).

Le génie du cinéaste, lui, s’est perdu quelque part entre deux scènes d’action plutôt spectaculaires (fusillades chez les traders, combat dans un Wall Street enneigé) et un rebondissement tout pourri.

Indéniablement, Nolan est écrasé par la peinture simpliste qu’il fait d’une époque électrique, ne sachant que faire de ses énervés du système au point de tout amalgamer- nucléaire et mouvement Occupy, anti-capitalisme et terrorisme.

Même Catwoman, défenseuse des pauvres et des opprimés, finira par se la couler douce au soleil avec le multimilliardaire. C’est dire.