C'était au tour du procureur de la Couronne de plaider jeudi après-midi dans le procès de Gilbert Rozon. Photo : Radio-Canada
C'était au tour du procureur de la Couronne de plaider jeudi après-midi dans le procès de Gilbert Rozon. Photo : Radio-Canada
Gilbert Rozon a offert une version des faits qui « défie la logique », alors que celle de la plaignante est « fiable et sincère », et qu’elle n'a pas été donnée « pour se venger », a plaidé jeudi le procureur de la Couronne, au terme du procès de l’ancien producteur pour viol et attentat à la pudeur.

La plainte de la plaignante à la police n'a pas non plus été faite pour le faire payer et le forcer à rendre des comptes dans le cadre du mouvement de dénonciation #MeToo, comme l'avaient plaidé les avocats de la défense, qui remettaient en cause les motivations de la plaignante.

Elle l'a fait pour sa fille, a rappelé le procureur de la Couronne, Me Bruno Ménard. Sa fille qui avait, au moment de sa plainte, le même âge qu'elle lors des moments passés avec l'accusé, une soirée et une matinée qui ont mené aux présentes accusations criminelles.

Au bout du compte, cette affaire repose sur la crédibilité de l'accusé et de la plaignante, a fait valoir Me Ménard.

Et celle de la femme « est suffisante pour asseoir une condamnation ».

Le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, connaîtra son sort le 15 décembre. L'homme de 66 ans est accusé de viol et d'attentat à la pudeur, des gestes qui auraient été commis il y a 40 ans.

Les deux versions

La plaignante, qui ne peut être identifiée par ordre de la Cour, a relaté lors du procès comment s'était déroulé, en 1980, un rendez-vous galant avec l'accusé. Elle avait 20 ans.

Après une soirée dans une discothèque des Laurentides, Gilbert Rozon, âgé de 25 ans, devait aller la reconduire, mais il s'est arrêté en chemin à la maison de sa secrétaire pour aller chercher des documents. À l'intérieur, la femme a raconté qu'il s'est jeté sur elle pour l'embrasser, lui mettant la main au décolleté, puis tentant de lui retirer ses petites culottes. Elle s'est débattue et l'a repoussé pour qu'il cesse, a-t-elle témoigné. Disant n'avoir pas d'autres options pour rentrer chez elle, et jugeant qu'il avait bien compris son refus, elle a passé la nuit sur place, seule, dans une chambre. Au petit matin, elle s'est réveillée parce que Gilbert Rozon était sur elle, déterminé à avoir une relation sexuelle.

L'accusé a donné une autre version : il soutient qu'il a invité la jeune femme à prendre un dernier verre dans une maison louée par l'une de ses employées, et à laquelle il avait accès. Après l'avoir caressée et embrassée, il a mis sa main sous sa jupe, mais affirme avoir tout arrêté quand elle s'est raidie et lui a dit : « Non. » Dépité, il est allé se coucher et s'est réveillé en voyant la plaignante à califourchon sur lui, en train de « se faire l'amour ».

Les plaidoiries

Jeudi, Gilbert Rozon a assisté à la plaidoirie de la Couronne dans une salle de cour du palais de justice de Montréal, prenant des notes de temps en temps. La plaignante était aussi dans la salle. Aucun des deux n'a voulu faire de commentaires.

Me Ménard s'en est pris au témoignage de Gilbert Rozon, « calqué » en bonne partie sur celui de la plaignante, a-t-il dit, mais qui diverge soudainement sur « les parties incriminantes ». Sa version comporte des contradictions, « inverse les rôles » au sujet de la personne qui n'a pas requis le consentement de l'autre, et « ne fait aucun sens quand on l'examine de près ».

Il a invité la juge qui a entendu l'affaire à mettre de côté les mythes et stéréotypes entourant les agressions sexuelles.

La défense avait qualifié la plaignante de femme « délurée », qui n'avait pas froid aux yeux. Sa décision de passer la nuit dans la même maison que l'accusé a été utilisée par la défense dans sa plaidoirie. D'avoir passé la nuit là n'est pas déraisonnable, a affirmé Me Ménard.

Les victimes d'agressions sexuelles ne sont pas toutes vulnérables ou passives, a rappelé Me Ménard : la réalité est pas mal plus complexe que ça.

Il a aussi répliqué à des arguments mis de l'avant par les avocats de l'accusé le 6 novembre dernier. Me Isabel Schurman avait décrit le témoignage de la plaignante comme un récit parsemé « de trous de mémoire » et rempli de contradictions.

Peu importe que la femme ne se souvienne pas de tous les détails : c'est plutôt normal pour des événements qui se sont déroulés en 1980, a-t-il dit.

Et qu'elle ne se souvienne pas d'avoir dit le mot « non » lorsqu'elle s'est fait violer, ni les mots précis prononcés, n'est pas important. La question du consentement « touche l'état d'esprit », et il peut être manifesté par des mots ou des gestes, a-t-il fait valoir à la juge Mélanie Hébert de la Cour du Québec.

« Ici, l'absence de consentement, c'est assez clair. »

Il a rappelé que le soir, la jeune femme s'était débattue et l'avait repoussé, se servant même de ses talons. Quant au lendemain matin, l'accusé était obligé de vérifier le consentement, vu le refus de la veille, mais ne l'a pas fait.