André Braën est professeur titulaire à la Faculté de droit, section droit civil de l’Université d’Ottawa
André Braën est professeur titulaire à la Faculté de droit, section droit civil de l’Université d’Ottawa
Un récent sondage CBC-Ekos faisait ressortir que la moitié des non-francophones du Québec ont sérieusement songé à quitter le Québec lors de la dernière année.

Sur le plan statistique, le départ des anglophones du Québec vers d’autres provinces n’est pas un phénomène nouveau. Il s’est amorcé après la Première Guerre mondiale, s’est constamment maintenu et a connu un pic avec l’élection du Parti québécois en 1976.

Par ailleurs, et même si les individus de langue maternelle anglaise représentent aujourd’hui moins de 8 % de la population, on ne peut vraiment pas dire qu’au Québec, l’anglais est absent de l’espace public, surtout à Montréal, où l’anglicisation est significative, et qu’il n’est pas attrayant auprès de l’immigration.

Ce type de sondage sur l’humeur anglophone du Québec n’est pas nouveau et il revient ponctuellement dans l’actualité. Des sondages similaires, mais effectués cette fois-là chez les francophones hors Québec n’existent pas. Pourtant, il serait intéressant de pouvoir comparer même si on imagine que les résultats obtenus seraient probablement fort différents… Mais voilà !, on se préoccupe peu de l’humeur de la francophonie hors Québec.

Revenons donc à notre sondage. La minorité anglophone du Québec joue bien son rôle de minorité ostracisée, et c’est pourquoi le sondage CBC-Ekos s’adresse aussi aux Québécois francophones. Il cible en effet le sentiment de culpabilité qui est entretenu au sein de la majorité francophone qui, sait-on jamais, voudrait renforcer la promotion du français au Québec (surtout si elle songe à élire un gouvernement souverainiste). Déjà, on le voit dans les médias, quelques francophones se disent horrifiés des résultats du sondage et appellent à l’accommodement linguistique.

Les membres de la communauté anglophone du Québec sont beaucoup plus mobiles et peuvent se déplacer sans contraintes linguistiques partout au Canada et en Amérique du Nord (un territoire comptant plus de 400 millions de locuteurs de l’anglais). On ne devrait pas être surpris de ce désir de mobilité même si les questions posées dans le sondage faisaient écho à la situation économique et aussi politique qui fonde la décision de quitter le Québec.

La seule province au Canada qui a connu une croissance modeste de sa population francophone est l’Alberta. Cela s’explique par des raisons économiques évidentes. Le commissaire aux langues officielles peut bien s’inquiéter du spleen qui frappe la communauté anglophone du Québec, mais s’il en a le temps, nous lui suggérons de jeter un coup d’oeil sur des décisions récentes de la Cour suprême et d’autres tribunaux qui annihilent simplement toute garantie juridique, si modeste soit-elle, en faveur de la langue française, que ce soit en Colombie-Britannique, en Alberta ou dans certains territoires fédéraux, et aussi sur les mesures des gouvernements contestant systématiquement toute avancée appréhendée du français sur leurs territoires.

Minorité blindée

Quant à la minorité anglophone du Québec, elle est sûrement la plus blindée des minorités linguistiques en Occident, compte tenu de la loi et de la Constitution, de sa position géographique et aussi du comportement traditionnel de la francophonie au Québec.

Il aurait été intéressant que le sondage CBC-Ekos explique davantage les comportements ou habitudes linguistiques de la majorité anglophone voulant quitter le Québec, et du 49 % voulant malgré tout y rester.

Ce genre de sondage met de l’avant certaines distinctions, mais ne les explique pas. La communauté anglophone du Québec est loin d’être homogène. Aussi, il faut résister à la généralisation. Mais il reste que sur le plan de l’identité citoyenne, il existe toujours une Rhodésie ou un ghetto linguistique au Québec qui refuse la moindre intégration à la société québécoise. Le bilinguisme de la société québécoise permet à cette communauté minoritaire de poursuivre son existence sans vraiment échanger avec la majorité.

Le sondage ne dit pas, parmi les gens ayant déclaré vouloir partir, quelles sont leurs habitudes linguistiques. Sont-ils unilingues ? S’ils sont bilingues, quelle est l’importance du français dans leur vie quotidienne ? Si un anglophone s’informe à partir uniquement des principaux médias anglophones (CBC, CTV, The Gazette, The National Post ou The Globe and Mail…), il ne faut pas être vraiment surpris qu’il ait songé à quitter le Québec compte tenu de l’image fort négative que ces médias lui en renvoient et ce qui étonne, c’est qu’il reste…

Chez ceux qui n’ont pas songé à partir, le degré d’intégration au sein de la société francophone est-il plus élevé ? Probablement qu’une telle étude démontrerait chez ceux qui ont songé à quitter le Québec un haut degré d’attachement à l’identité canadienne à laquelle s’opposerait l’identité québécoise.

Le français a besoin de promotion

S’il est raisonnable de vouloir calmer les inquiétudes légitimes de la communauté anglophone du Québec, le Québec doit, dans le respect des droits des anglophones et des autochtones (comme cela est prévu dans le préambule de la Charte de la langue française), poursuivre le développement et la promotion du français, qui doit devenir la véritable langue commune au Québec.

L’actuel gouvernement péquiste n’a rien fait pour la promotion du français au Québec. Un nouveau gouvernement majoritaire n’en fera pas plus simplement parce que la majorité francophone ne l’appuierait probablement pas dans cette question.

Le sondage CBC-Ekos, consciemment ou non, interpelle aussi l’ambivalence que les Québécois francophones entretiennent à l’égard de leur propre langue, moins prestigieuse, moins universelle, moins etc., que l’anglais. Un sondage devrait être mené auprès de la communauté francophone du Québec sur ses attentes en matière linguistique. On y décèlerait certainement une grande valorisation de l’anglais et du bilinguisme et il y aurait certainement de quoi, cette fois, réjouir la communauté anglophone du Québec et inciter ses membres à y rester.

Bio:


André Braën est professeur titulaire à la Faculté de droit, section droit civil de l’Université d’Ottawa. Il est l'auteur de nombreuses publications portant notamment sur le droit maritime et les droits linguistiques

Reconnu pour son expertise en droit administratif et en droit constitutionnel, il a été professeur invité et conférencier dans plusieurs institutions étrangères et a collaboré à des projets de réforme du droit entrepris dans différents pays.