Me Annick Murphy est à la tête du DPCP
Me Annick Murphy est à la tête du DPCP
Au cours des derniers mois, de grandes affaires criminelles se sont succédé et ont occupé une grande place dans l'espace médiatique national et provincial. Au travers de ces dossiers, l'opinion publique a souvent été ébranlée, tantôt par l'horreur des faits exposés, parfois par les jugements rendus par les juridictions criminelles ou la décision du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de ne pas porter d’accusation.

Le 14 janvier dernier, le Conseil des ministres du Québec a nommé pour la première fois une femme directrice des poursuites criminelles et pénales. Directrice adjointe de l'institution depuis avril 2012, elle a assuré l'intérim de la fonction après la nomination de Claude Lachapelle comme juge à la Cour du Québec en juillet 2014.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales regroupe 550 avocats et traite 100 000 dossiers criminels par an dont 80% donnent lieu à des poursuites.

En entrevue avec Droit-inc, Me Murphy nous en dit plus sur son parcours, ses objectifs et sa vision de l'institution qu'elle dirige et entend bien moderniser…

Droit-inc : Vous êtes membre du Barreau depuis 1980. Quand vous avez débuté votre carrière, pensiez-vous occuper un jour l'un des postes les plus importants du système de justice ?

Me Annick Murphy : Je ne me suis jamais dit : "un jour, je serai directrice au DPCP ", c'est une évolution de carrière progressive ; par contre, dès que j’ai été en âge de réfléchir à mon avenir, j'ai su que je voulais être avocate et j’ai rapidement été attirée par le droit de la jeunesse : j'ai toujours eu l'impression que dans ce domaine, on pouvait faire changer les choses et faire la différence. On travaille avec les Centres Jeunesse, il y a beaucoup de ressources, c'est très stimulant. J'ai appliqué à une offre de stage à la Chambre de la Jeunesse et j'y suis restée. J'ai fait aussi quelques dossiers d'agressions sexuelles à la chambre criminelle, j'ai adoré le travail de procureur.

C'est le hasard qui m'a conduit à la gestion : en 2002, le sous-ministre de l'époque m'a demandé de gérer un projet de développement informatique pour la chambre de la jeunesse et j'ai eu la piqûre pour la gestion. En 2003, le poste de procureure chef adjoint s'est ouvert et j'ai appliqué. J'ai occupé ces fonctions jusqu'en 2012 pour devenir procureure chef avant de rejoindre le DPCP. J'aime les postes de gestion parce qu'il faut faire preuve de créativité et être capable d'avoir une vision de l’organisme.

Vous parlez de vision, quelle est celle que vous portez sur la fonction que vous occupez aujourd'hui ?

Me Murphy a rapidement su qu'elle voulait devenir avocate
Me Murphy a rapidement su qu'elle voulait devenir avocate
J'aime l'organisation, je la connais depuis plus de trente ans et je l'ai vu évoluer. Je m'occupe des questions opérationnelles dans de gros dossiers mais ma tâche principale est d'être un leader. Avec Me Lachapelle, nous avons développé une vision commune axée notamment sur le bien-être de ceux qui travaillent au DPCP. Nous avons mis en place un programme d'aide psychologique pour les procureurs. Être confronté à la noirceur et à l'horreur au quotidien c'est extrêmement difficile et ça peut finir par empiéter sur la vie personnelle. Pendant le procès Magnotta, tout le monde s'inquiétait de l'horreur à laquelle était confronté le jury, moi je pensais aussi au procureur au dossier.

Quels sont les objectifs que vous vous êtes fixée ?

Je veux travailler à moderniser l'institution et la rendre plus accessible. Nous devons nous pencher sur certaines directives datant d’il y a dix ans et à la façon dont on peut encadrer le pouvoir discrétionnaire des procureurs. Doit-on être plus strict ou leur octroyer plus d'autonomie ? Nous analysons aussi la possibilité d'adopter un code de conduite et réfléchissons à la gestion et l'utilisation des réseaux sociaux par notre personnel.

Assurer le transfert d'expertise est aussi un de nos objectifs : il n'y a pas beaucoup d'experts dans notre domaine et il est important de disposer d'une structure permettant la transmission des connaissances et du savoir-faire. Chaque été, nous organisons l'École des poursuivants pour assurer la formation des procureurs. Cette année, elle sera consacrée au savoir-faire et au savoir-être. C'est important de réfléchir à la fonction, à comment agir et être. Le DPCP appartient au système de justice et nous sommes prêts à travailler avec le Barreau et la magistrature sur les grandes questions qui se posent, notamment en terme de délais de procédure. Notre organisation veut sortir de sa coquille.

Au cours des derniers mois, nous avons assisté à des procès très médiatisés comme l'affaire de l’ex- juge Delisle, Guy Turcotte ou encore Magnotta. Comment gérez-vous de tels dossiers ?

Lorsqu'un dossier est médiatisé, Me Murphy effectue une revue de presse quotidienne et au besoin, le porte-parole intervient
Lorsqu'un dossier est médiatisé, Me Murphy effectue une revue de presse quotidienne et au besoin, le porte-parole intervient
Les dossiers en tant que tels sont gérés par les procureurs en charge et nous ne pouvons pas transmettre d’information. Nous portons une grande responsabilité avec l'information dont nous disposons et nous ne pouvons pas laisser entendre qu'une personne est coupable alors qu'elle est juste mise en examen. Les dossiers criminels sont à la cour et les audiences sont publiques. Quand un dossier est médiatisé, nous effectuons une revue de presse quotidienne et au besoin, notre porte-parole intervient.

Ceci étant, nous avons aussi la responsabilité d’informer le citoyen sur notre système de justice et ses grands principes. Nous allons dresser un plan d'information et réfléchir à des moyens pour que le public connaisse mieux notre institution et son fonctionnement. Expliquer ce qu'est la présomption d'innocence permettra peut-être d'éviter l'incompréhension face à des décisions telles que celle ayant donné lieu à la libération de Guy Turcotte dans l'attente de son second procès.

La décision de ne pas porter d'accusation contre le policier à la suite de la mort d'un garçon de cinq ans lors d'une filature a aussi conduit à un soulèvement de l'opinion publique. Pensez-vous que la désignation d'un comité d'enquête indépendant est justifiée ?

Les procureurs font une analyse du dossier sans qu'il y ait aucune possibilité d'ingérence. Nous n'accepterions pas de nous faire imposer une direction par le corps policier. Notre indépendance est la base de notre existence et nous n'intervenons pas dans les enquêtes, nous portons des accusations quand la preuve est suffisante. Nous avons déjà accusé un ministre, des policiers, des membres du clergé, un ancien juge de la Cour d'appel, c'est notre travail. Il est important que le public ait confiance dans les institutions.

Dans le dossier de la filature mortelle, les citoyens avaient besoin qu'un comité spécial soit nommé pour analyser le dossier et j'étais d'accord avec la ministre pour sa constitution. Mais dans l'avenir, ce cas de figure ne se présentera plus : le Bureau des enquêtes indépendantes sur la police a été créé juste avant Noël et sera effectif d'ici 2016.