Me Karine Péloffy est directrice générale du Centre Québécois du Droit de l’Environnement
Me Karine Péloffy est directrice générale du Centre Québécois du Droit de l’Environnement
Me Karine Péloffy, directrice générale du Centre Québécois du Droit de l’Environnement (CQDE), nous reçoit dans son bureau du Vieux-Port un jour de décembre sans neige.

Sur son mur, un portrait de son idole Gandhi. Des photographies d’une exposition intitulée « Along the pipeline ». Partout, des plantes.

« Il va faire 17 degrés à Noël ! J’y pense tout le temps. Tout le temps. c’est pas le fun d’être dans ma tête ! (rires) Je regarde le monde et je le vois filtré par les connaissances que j’ai par rapport aux changements qui s’en viennent », annonce l’avocate de 33 ans, en poste à la direction du CQDE depuis septembre 2014, organisme qui vise à favoriser l’utilisation du droit comme outil indispensable pour protéger et représenter les intérêts des citoyens, de la nature et de l’environnement.

En plus de dispenser de l'information juridique aux groupes de protection de l'environnement qui l'appellent au Centre, Me Péloffy intervient dans les débats environnementaux qui font l’actualité et agit devant les instances judiciaires pour favoriser le développement d'une jurisprudence en matière d'environnement.

Dix ans plus tôt, celle qui détient un diplôme en droit transystémique de McGill et une maîtrise multidisciplinaire en science de la gestion des changements environnementaux de l’Université d’Oxford en Angleterre, travaillait chez Davies en litige commercial. « On travaillait tellement qu’ils nous amenaient un chariot de bouffe deux fois par jour quand on était devant l’ordinateur ! »

Apporter aux autres

Me Karine Péloffy plus heureuse aujourd'hui qu'il y a dix ans
Me Karine Péloffy plus heureuse aujourd'hui qu'il y a dix ans
Aujourd’hui, si Me Péloffy fait la moitié du salaire qu’elle faisait il y a dix ans, elle est proportionnellement plus heureuse et mieux dans sa peau. « Dans les grandes institutions, tu suis les règles et essaies de combler les attentes de gens. Maintenant, je fais mon chemin. C’est la théorie des besoins de Maslow : une fois que tu as tes besoins de base, ce que tu cherches après c’est ce que tu peux apporter aux autres. »

Quand elle était petite, elle était une enfant unique entourée de petits animaux dans un 4 et demi à Laval. Cela explique peut-être la connexion particulière qu’elle ressent pour la cause environnementale. « J’ai toujours eu une grande affinité avec les animaux. Quand j’ai appris que les pandas allaient disparaître… je comprenais rien ! C’est la bébête la plus cute et la plus végétarienne possible ! Le monde faisait pas de sens ! »

Proche de la nature, elle n’hésite pas à rendre visite à sa mère qui habite maintenant dans le bois. « Dès que je peux aligner deux jours dans la forêt j’y vais. Je veux pas avoir l’air d’une hippie finie mais j’ai l’impression que tout est vivant, quand je me promène dans la rue j’entends les oiseaux. »

Le déni, c’est fini !

L’avocate ne cesse de s’impliquer sur des dossiers engagés
L’avocate ne cesse de s’impliquer sur des dossiers engagés
Pas de doute pour Me Péloffy, qui s’avoue déçue de la récente Conférence de Paris, la COP21 : les changements climatiques constituent la principale menace de l’humanité.

« Il est beaucoup plus difficile de sortir des gens de la pauvreté si la production alimentaire a chuté, si les pluies ne sont plus prévisibles. Tout devient compliqué dans un monde où il fait plus chaud et où l’on ne peut pas prévoir la température. Les premiers à en souffrir, ce seront les pauvres qui en sont le plus dépendants »

Celle qui se dit depuis toujours « en quête de justice, à toutes les sauces » croit profondément au pouvoir du droit comme outil de changement. « Le déni c’est fini ! On est à un moment de l’histoire où l’on peut vraiment décider le futur de l’humanité. »

Ainsi, l’avocate ne cesse de s’impliquer sur des dossiers engagés : pour le droit des communautés forestières du bassin du Congo en Afrique, dans les recours concernant la rainette faux grillon, une grenouille, ou encore pour protéger les bélugas à Cacouna.

« Si les faits sont clairs, que t’as la bonne cause, que c’est juste, qu’il y a encore des juges indépendants, c’est très possible que David foute une volée à Goliath de temps en temps ! Ça m’a donné beaucoup d’espoir », raconte-elle en se souvenant du projet amendé en 2014 du port à Cacouna.

Autre satisfaction : le gouvernement libéral actuel lui semble plus ouvert, même si elle ne sait toujours pas si la rainette va être protégée ou pas. « Souvent, les journalistes me demandent si cette grenouille sert à quelque chose. Je leur réponds : de la perspective de la grenouille, sert-on, nous, à quelque chose ? Qui sommes-nous pour décider ? »

De nombreuses batailles

Me Peloffy est très impliquée dans le dossier de la construction du pipeline Énergie Est
Me Peloffy est très impliquée dans le dossier de la construction du pipeline Énergie Est
Depuis le début de sa carrière, Me Péloffy a en outre contribué à des projets de justice environnementale en Amérique centrale, Afrique, Europe, Australie et Asie du Sud-Est, et s’est impliquée au sein d’un organisme qui plante des arbres fruitiers dans des écoles des quartiers défavorisés en Afrique du Sud.

Au côté de Me Marc Bishai, avocat au CQDE qui travaillait auparavant au Service du contentieux du Barreau du Québec, elle est désormais très impliquée dans le dossier de la construction du pipeline Énergie Est qui serait le plus gros pipeline en Amérique du Nord à transporter le pétrole et dont la production est la plus intense en émission de carbone.

Ils se battent également dans le cadre d’un processus de consultation publique à l’Office National de l’Énergie (ONÉ) où les documents déposés par TransCanada, qui représentent 30000 pages, l’ont été en anglais. « L’Office a toujours refusé d’en faire une version française… Ça fait un an qu’on reçoit des lettres, qu’on en envoie…qu’on a fait une tentative d’injonction en cour fédérale…»

Il y a quelques semaines, le juge Bastarache a pris leur cause « par principe », et les représente dans les négociations avec l’ONÉ. « On vient de recevoir la confirmation d’un financement pour faire un recours judiciaire, donc on va retourner devant les tribunaux », se réjouit-elle.

Un dommage à l’humanité

Fin 2015, le Jeune Barreau de Montréal récompense sa pratique en lui décernant le titre de leader de demain dans la catégorie Carrière alternative.

« J’ai toujours été un peu différente de mes amis, j’ai toujours eu une track alternative. Avant, on voyait ce que je faisais comme un peu weird, mais maintenant je sens qu’il y a beaucoup plus d’ouvertures. »

Et selon elle, tout le monde peut s’impliquer ! Un avocat en corporatif peut se montrer plus sensible aux risques environnementaux, par exemple, ou encore forcer la divulgation des émissions de gaz à effet de serre.

« Bien sûr, il y a plusieurs injustices dans le monde, mais l’environnement ne peut pas se défendre tout seul ! La cause ramène tout le monde ensemble sur le même bateau : un dommage à l’environnement est un dommage à l’humanité », conclut-elle.