Avocate médiatrice et auteure Sophie Bérubé
Avocate médiatrice et auteure Sophie Bérubé
En ce 6 décembre, l’avocate médiatrice et auteure Sophie Bérubé décortique une scène de baise qui a fait réagir une professeure d’université, Martine Delvaux, et deux chroniqueurs Sophie Durocher et Richard Martineau. Des échanges symptomatiques, selon elle, d’une culture médiatique malsaine...


Je songe à ce sujet depuis un bon bout de temps sans en parler. Mais ce week-end, une certaine chroniqueuse a fait déborder mon vase et je ne peux plus m’empêcher de me prononcer sur cette histoire un peu complexe ayant pour thème l’intimidation et la culture du viol.

Tout ça part d’une petite scène. Une toute petite scène qui ne dure pas plus que 30 secondes.

Je vous demande de l’imaginer avec sa mise en contexte :

Zoom in

La scène

Un propriétaire de boutique quarantenaire flirte avec sa très jeune employée âgée dans le début de la vingtaine et fait exprès de réserver une chambre pour deux avec un seul lit à leur congrès à l’extérieur de la ville. Ils sortent, ils se flirtent, elle danse, ils se saoulent. En revenant dans la chambre, ils s’embrassent. Et bang! Il la revire de bord violemment contre la porte-patio (son visage grimaçant plaqué sur la vitre) et la pénètre sans autre préavis.

Il lui donne quelques coups de bassin et hop, c’est fini en quelques secondes.

La fille est clairement ébranlée, ne paraît pas solide sur ses jambes, n’a pas l’air d’avoir aimé ça du tout et se réfugie rapidement dans les toilettes. Pendant que le gars n’affiche aucune émotion, sinon celle d’un gars marié qui vient de mal se comporter.
Selon vous, est-ce un viol?

Dans le cadre d’un procès, ce serait difficile à prouver ; sa parole contre la sienne, le doute raisonnable, etc...

Même que dans la tête du protagoniste, il n’y a probablement pas d’intention ou de conscience de violer. C’est peut-être normal pour lui de se soulager comme il le fait sans se soucier du désir de sa partenaire.

Mais les ingrédients sont quand même là pour pouvoir conclure qu’il s’agit bel et bien d’une agression sexuelle. Aussi, le gars est en situation d’autorité, ce qui peut vicier le consentement.

La crédibilité de cette fille-là ne tiendrait peut-être pas la route devant un juge ou un procureur, mais la description de cette scène me suffit pour croire qu’il n’y a pas consentement clair de la jeune femme. Et rappelons qu’un consentement clair est la norme imposée par la Cour suprême du Canada.

Zoom out.

Août 2015

La professeure d’université, Martine Delvaux
La professeure d’université, Martine Delvaux
Cette scène existe et elle se trouve dans le film Le Mirage qui vient de sortir à la fin de l’été 2015. Cette scène me déstabilise car je ne réalise qu’après le film qu’il s’agit d’un viol et que j’ai presque trouvé normal que le personnage masculin ne subisse aucune conséquence. À ce jour, je m’interroge encore sur les intentions du scénariste et du réalisateur quant à cette scène.

Quelques jours après la sortie du film, la professeure Martine Delvaux va plus loin que moi et considère que le film favorise la culture du viol en faisant référence à cette scène. Cela me fait réfléchir sur le sujet, sans plus.

Le chroniqueur Richard Martineau réagit plus intensément à la sortie de Delvaux en écrivant un texte qui la ridiculise et l’attaque personnellement en disant notamment que son interprétation de la scène est digne d’une fille qui ne connaît pas ça une GBS, c’est à dire : une « grosse baise sale » ! Et il fait l’apologie de la GBS en détails.

Je sacre alors à haute voix contre ce texte qui banalise l’abus d’un patron envers sa jeune employée. Je ne réalise pas (et Richard non plus?) qu’en réaction à sa chronique, des lecteurs commencent aussitôt à terroriser la professeure Delvaux en communiquant directement avec elle pour lui proposer de la violer « afin de lui montrer c’est quoi du vrai bon sexe ». Je ne suis pas consciente de ces menaces et de la peur de Martine. Je songe seulement à ma petite opinion sur l’erreur flagrante de Martineau quant à l’interprétation de la scène. N’empêche que je trouve son texte violent.

Le jour même de la parution, je croise la chroniqueuse Sophie Durocher dans un comptoir luxueux servant des salades, et je lui dis que ça n’a pas de bon sens le texte de Martineau. Surprise, elle me demande « ben voyons ! pourquoi ?! ». Je lui explique que cette fameuse scène n’a rien à voir avec une grosse baisse sale, que c’est un patron qui pénètre sans préavis sa jeune employée en lui plaquant la face dans une porte patio. Que c’est pas mal ça un viol dans un contexte de fin de soirée arrosée, et qu’en tant qu’avocate, je considère que ça pourrait clairement donner lieu à des accusations si la scène c’était produite dans la vraie vie.

Elle réagit en apparence de manière T-faleuse, mais je la sens quand même un peu douter. Elle coupe court habilement à mon analyse avec une déclaration sans appel :
« Ce n’est pas moi qui ai écrit ce texte! C’est Richard !! Tu n’as qu’à lui en parler à LUI ! » et me voilà qui me retire aussitôt de la discussion de peur de passer pour une Lise Payette qui la confondrait avec son mari.

Fast Forward

Octobre 2017

Le mouvement #metoo bat son plein et amène son lot de déclarations émouvantes sur les réseaux sociaux. L’heure est enfin venue d’écouter ce que les femmes ont à dire.

La professeure Delvaux fait la liste de toutes ces petites agressions qu’elle a subies au cours de sa vie et qui sont communes à tant de femmes. Ce patron, cet ami, etc... et elle parle de cet article de Martineau en rappelant que ce chroniqueur, en faisant référence à sa sexualité, avait ouvert la voie à un flot de messages haineux allant jusqu’aux menaces de viol.

À ce moment-là, y a-t-il une prise de conscience de la part du chroniqueur?

Richard Martineau réagit au témoignage de la professeure en l’accusant aussitôt publiquement dans son émission de radio de faire de la diffamation, non pas sans la traiter de féministe extrémiste radicale responsable de bien des maux de notre société plutôt que de s’en tenir à son vrai titre de professeure d’université. Il va jusqu’à dire qu’il ne la poursuit pas au civil, seulement par manque de temps. Bref, c’est lui, la victime.

Le chroniqueur Richard Martineau
Le chroniqueur Richard Martineau
Pourtant, il n’y a pas diffamation. Madame Delvaux dit s’être senti intimidée et harcelée par les propos publics de Martineau et a subi du harcèlement à la suite de ces propos par de nombreux internautes. Martine Delvaux avait le droit de dénoncer ces propos inappropriés et leurs conséquences (celles-ci d’ailleurs habilement ignorées par le chroniqueur.)

Mais la professeure a peur des représailles judiciaires du chroniqueur et efface sa déclaration. Non seulement est-elle alors réduite au silence, mais elle redevient la cible de violence.

Ce n’est pas tout. (Je sais c’est long mon histoire)

Le célèbre chroniqueur décide de persister et de signer à nouveau en republiant son article sur ses réseaux sociaux. Si vous saviez tous les commentaires haineux et parfois violents à l’égard de la professeure qui ont suivi sous sa sous sa « republication » !

Par exemple, une fidèle lectrice, dans un commentaire public donc je la nomme,
Juliette Dries, affirme l’hypothèse que Martine Delvaux doit rêver de se faire agresser sexuellement par Richard. ( Carrément !) Et à aucun moment, monsieur Martineau ne vient modérer les commentaires apparaissant sur sa plage publique pour faire cesser l’intimidation à son égard.

Est-ce que l’histoire s’arrête là ? Ben non.

Fast Forward

Décembre 2017

Un groupe de 80 personnes issues du milieu culturel s’insurge contre la culture du viol dans le domaine artistique et médiatique. Sophie Durocher pond une chronique qui pourrait se résumer ainsi « Ça va faire là là avec la culture du viol, c’est rendu qu’on pourra pu rien faire, rien dire, même dans l’art!». Comme si le fait de critiquer l’art pouvait empêcher l’art ou la liberté d’expression dans les médias.

Mais ce n’est pas ça qui m’a achevée.

C’est le paragraphe où Sophie Durocher décide de s’attaquer personnellement à l’un des 80 signataires. Devinez qui? Martine Delvaux. Sophie réfère elle aussi à la fameuse scène du film Le Mirage comme étant « une scène de baise intense » tout à fait mal interprétée par la féministe ! Elle en rajoute en disant : « Je ne veux rien savoir d’un milieu culturel où c’est cette militante radicale qui me dit quel film je peux ou ne peux pas voir. »

Et voilà, la méchante féministe qui s’imagine des viols partout. Je vois déjà les commentaires haineux défiler.

L’ère Trump, c’est aussi au Québec que ça se passe. L’une énumère les faits et les interprète à la lumière de son expertise tout en donnant le choix au lecteur de se faire une opinion. L’autre attaque personnellement, déforme la réalité, fait réagir, et puis se noie dans une mer de narcissisme pour se protéger de la nuance.

La chroniqueuse Sophie Durocher
La chroniqueuse Sophie Durocher
Non mais, y a-t-il moyen de faire barrage à ce genre de déversement d’accélérateur de haine ? Durocher et Martineau en produisent souvent, mais ce ne sont pas les seuls. En plus de nos spécialistes de la controverse, collectivement, nous contribuons à ce genre de climat.

Je clique, tu cliques, je commente, tu commentes, ça dégénère, alouette. Que faisons-nous pour arrêter ce cycle malsain qui gangrène notre société et donne la voie libre à des meutes qui ne savent même plus pourquoi elles s’indignent ?

Il n’est même plus question de culture du viol ici. Nous sommes dans la culture de la haine. Et dans la culture de la haine, les femmes et les faibles sont les premières victimes (je sais, il y a les immigrants, les autochtones, etc… et oui oui, les hommes aussi). C’est cette culture de la haine qui incite les fous à la violence.

C’est la culture de la haine qui est en partie responsable des nombreuses tragédies comme celle du 6 décembre 1989, il y a exactement de cela 28 ans, aujourd’hui.

SVP ! Peut-on cesser d’encourager cette culture ? Qu’on soit homme, femme, lecteur, chroniqueur, LGBTQ2, de droite ou de gauche, peut-on juste essayer d’arrêter d’inciter à la haine en polarisant les débats ou en argumentant avec des insultes ?

En passant, Richard et Sophie, ce texte ne se veut pas une attaque contre vous, je veux bien présumer de votre bonne foi. Je partage juste ce que j’ai observé depuis 2015 sur cette affaire.

Je ne vous déteste pas et si ça se trouve, on peut régler tout ça quand vous voulez en se souhaitant mutuellement une vraie « grosse baise sale consentante » (chacun de notre côté quand même, hein?). Allez, bisous.


Me Sophie Bérubé est avocate médiatrice et auteure de plusieurs romans