Des éminents juristes se questionnent sur comment enseigner le « droit de demain »
Des éminents juristes se questionnent sur comment enseigner le « droit de demain »
Éminents, en effet. Étaient présents à cette table-ronde sous le thème « Enseigner le droit de demain », Juanita Westmoreland-Traoré, ancienne juge de la Cour du Québec et première magistrate Noire nommée au Québec, Jean-François Gaudreault-Desbiens, doyen de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, Me Kim Thomassin, depuis un an première vice-présidente des affaires juridiques de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Me Shahir Guindi, coprésident national d’Osler, Hoskin & Harcourt et finalement Louise Otis, ancienne juge de la Cour d’appel du Québec, médiatrice et arbitre en matière civile et commerciale et professeure auxiliaire à la Faculté de droit de l’Université McGill.

La table-ronde a été organisée par la Faculté et Thomson Reuters, et réunira les panélistes suivants :

L’animateur de cette soirée était Robert Leckey, doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill, où se tenait justement l’événement.

Quels sont les plus grands défis des étudiants en droit? Comment peuvent-ils se démarquer? Comment réformer l’apprentissage autant des étudiants que des avocats qui pratiquent déjà? Autant de questions sur lesquelles se sont penchés les cinq panélistes.

Dispenser des services juridiques?

Mme Westmoreland-Traoré en appelle à son expérience de juge pour rappeler un fait important : de plus en plus de justiciables choisissent de ne pas être représentés, d’agir seuls devant les tribunaux. « Les coûts des services d’avocats sont probablement en cause, et même si ce n’est pas la seule raison, je crois que c’est la principale, soulève-t-elle. Peut-être y a-t-il là matière à faire intervenir des étudiants en droit, qui pourraient assister ces gens-là? »

Aussitôt, le débat est évidemment lancé sur la possibilité de donner l’autorisation aux étudiants de dispenser des conseils juridiques, comme c’est le cas dans le reste du Canada. Un projet de loi en ce sens est d’ailleurs présentement à l’étude. « Mais présentement, nos étudiants sont considérablement désavantagés, déplore M. Gaudreault-Desbiens. Il semble y avoir du sable dans l’engrenage du côté des ordres professionnels », croit-il.

Une formation déficiente?

Par ailleurs, Me Shahir Guindi a jeté tout un pavé dans la mare en suggérant que la formation des juristes québécois était peut-être insuffisante. « À ma connaissance, le Québec est la seule juridiction en Amérique du Nord où il n’est pas nécessaire d’avoir un premier diplôme avant d’entamer des études de droit. Les étudiants en droit sortent directement du cégep. Peut-être est-il temps de réformer cette manière de faire? » a-t-il lancé.

La réponse de Mme Otis ne s’est pas fait attendre. « J’ai ici un jeune qui est présentement chez Norton Rose, a-t-elle déclamé en pointant quelqu’un dans la salle. Vous savez quoi? Il sort directement du cégep! a-t-elle poursuivi. Et il est parmi les personnes les plus brillantes, les plus réfléchies que j’ai rencontrées dans ma vie! D’ailleurs, j’en suis moi-même, directement du cégep », a-t-elle rappelé.

L’ancienne juge à la Cour d’appel a quant à elle mis l’accent sur un élément : à sa connaissance, aucune faculté de droit au Québec n’offre de formation sur le droit international administratif, sur la fonction publique internationale, un domaine qui est pourtant en expansion fulgurante.

La table-ronde a été organisée par la Faculté et Thomson Reuters
La table-ronde a été organisée par la Faculté et Thomson Reuters
Me Thomassin a aussi soulevé un point intéressant : « les cabinets se fendent en quatre pour offrir des formations pertinentes qui conviennent aux critères de formation continue de 30 heures aux deux ans, indique-t-elle. Or, je paierais cher pour pouvoir simplement revenir suivre un cours, une formation particulière sur les bancs d’une faculté de droit, dispensée par des professeurs spécialisés! »

M. Gaudreault-Desbiens est intéressé par l’idée. Il tempère cependant en déclarant que dans certains domaines de pointe, l’université ne possède pas les compétences nécessaires à ces formations. Pourquoi ne pas faire des partenariats avec les cabinets dans ces situations? suggère-t-on.

«Évitez les cabinets d’avocats!»

Les panélistes en profitent pour y aller de conseils envers les futurs juristes. Me Thomassin met en garde contre les attentes toutes faites. « Les étudiants pensent souvent, en commençant un emploi, qu’ils feront A, B, C… La réalité est souvent tout autre et il faut savoir s’adapter », rappelle-t-elle.

« Surtout, évitez les cabinets d’avocats tant que vous le pouvez! lance pour sa part Me Guindi. Si vous travaillez dans un cabinet pendant un été après votre première année de droit, que pensez-vous que vous ferez? Des tâches ingrates, sans aucun doute. Au lieu de ça, apprenez à jouer d’un instrument de musique! Allez faire du travail humanitaire en Afrique! Grimpez le Machu Picchu, visitez le monde! » dit-il, arguant qu’on sous-estime l’atout que peuvent constituer les autres compétences d’un juriste.

Enfin, M. Gaudreault-Desbiens souligne que ce qu’il apprécie le plus des juristes en devenir, c’est leur propension à remettre en question certaines idées reçues. « Lorsque les jeunes proposent des choses, on leur demande : pourquoi? Et du tac au tac, ils rétorquent : pourquoi pas? », conclut-il.