1. Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier ou encore une autre profession? Était-ce de tradition familiale?

Me Nicola Di Iorio, co-chef du groupe de droit du travail et de l’emploi au cabinet Langlois avocats
Me Nicola Di Iorio, co-chef du groupe de droit du travail et de l’emploi au cabinet Langlois avocats
Je suis né dans le secteur le plus pauvre du quartier le plus pauvre au Canada, à savoir Parc-Extension - sans pour autant avoir jamais eu l’impression d’être pauvre! -, entouré de gens authentiques avec des valeurs saines.

Je suis, en effet, la première génération à ne pas être né en ce lieu où mes origines remontent à plus de 4000 ans, en Italie. J’étais, jeune, fasciné par la stature de l’architecture et, voulant bâtir quelque chose, pensais devenir entrepreneur en construction.

Or, le frère d’un ami étudiait en droit : c’est en lisant des passages du Code civil que le génie de l’œuvre m’a marqué. Admis à McGill en droit, c’est après avoir été skier à Orford et avoir remarqué qu’une université se trouvait juste à côté que j’y ai fait application et m’y suis plutôt dirigé!

Quant au secteur de pratique, le droit du travail était pour moi inévitable. Quand j’ai compris le traitement réservé à mes parents et aux autres immigrants italiens, j’ai vite eu la conviction qu’on pouvait faire mieux et que mon action serait plus déterminante du côté patronal. En effet, le droit du travail a été conçu à une époque où on ne reconnaissait pas son importance vitale. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il doit, à mon avis, être réformé de fonds en comble pour tenir compte des impératifs humains…et j’y verrai!

2. Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?

Mon plus grand défi professionnel a duré quelques secondes…et il ne s’agit pas de droit du travail.

J’ai pourtant presque tout fait dans le domaine : accréditations, négociations, arbitrages, dossiers de concurrence déloyale, enjeux de régimes de retraite, etc. Chaque fois, les défis tenaient à une foule de facteurs et étaient considérables, qu’il s’agisse par exemple de négociations de dernière heure pour sauver une compagnie de la faillite ou encore, de modifier des régimes de retraite qui allaient avoir des impacts majeurs, pour des années à venir, sur les retraités.

Mon plus grand défi, plutôt, est venu d’un appel dans la nuit. J’ai très vite compris que je devais mener la bataille de ma vie, à savoir tirer ma fille des griffes de la mort et la ramener à la vie si je le pouvais. Quand je suis arrivé à l’hôpital, ses blessures étaient telles que je ne l’ai pas reconnue. Une fois sa survie assurée, elle est restée des semaines dans le coma. Étant paralysée, une autre bataille commençait.

À l’époque, ma carrière prenait son envol : c’était un « beau tourbillon ». Tout à coup, il me fallait mettre tout en suspens. Je savais que si je n’arrêtais pas ce que je faisais pour sauver la vie de ma fille, elle n’y survivrait pas. Je me suis mobilisé pour pouvoir tout déployer et faire en sorte que rien ne se mettrait dans mon chemin pour m’empêcher de sauver ma fille. Mon rôle dans la vie est de protéger les gens qui me sont chers… Je n’étais tout simplement pas supposé la voir dans cet état-là.

Aujourd’hui, sept ans plus tard, elle étudie à McGill en droit et participe à la course au stage, ayant reçu en 2017 le prix Jeunes Québécois aux commandes, en reconnaissance aux jeunes leaders. Peu de temps après, elle est venue à la Chambre des communes avec ses sœurs. Je me suis alors levé pour faire une déclaration en Chambre afin de lui rendre hommage et, au milieu de tout cela, ma voix s’est brisée.

J’ai dû m’arrêter quelques secondes.

J’ai revu toute sa vie, alors que la télévision tournait en direct, devant le public et les autres députés.

Quiconque est passé par ce chemin sait pourquoi ces quelques secondes constituent le plus grand défi de ma carrière. Parce que tout le reste, je « peux le prendre ». Je devais retrouver la voix, les moyens et la façon de reprendre mon allocution, alors que j’étais interpellé de bien des façons. Très peu de mes collègues au Parlement ne sont pas venus me voir par après. Ils ont été témoins de l’attachement d’un père pour sa fille.

3.Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit?

Très jeune, ma mère m’a enseigné qu’étant plus fort physiquement, mon rôle était de protéger les femmes autour de moi.

Je constate aujourd’hui que j’ai la plus grande des libertés : je peux aller n’importe où dans mon pays, à toute heure du jour et de la nuit, sachant que je suis en sécurité. Mes trois filles, elles, n’ont pas cette même sécurité. À minuit et demi, je peux décider de marcher seul et de sauter dans un autobus alors que vous, vous ne le ferez pas sans vous demander dans quel quartier vous êtes et s’il vaut mieux prendre des précautions.

Il y a, à mon avis, dans notre approche quant à la violence faite aux femmes - sous ses différentes formes - et à la violence sexuelle quelque chose qui ne fonctionne pas.

Il se peut, en effet, qu’il n’y ait pas de véritable égalité si les individus ne jouissent pas du même sentiment de sécurité. Nous répétons le discours de l’égalité, mais on ne s’arrête pas à régler un problème qui est pourtant réglable en partie par le droit, mais non seulement que par le droit. Il est, cela dit, possible de mieux régir la conduite des gens par les règles de droit que l’on élabore comme député, aussi bien que comme avocat lorsqu’on façonne la jurisprudence.

4. La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis?

Les choses ont évolué. Quand j’étais étudiant en droit, il était interdit de faire de la publicité. Aujourd’hui, tous les cabinets développent leur image de marque. Le Barreau fait aussi un travail de grande valeur pour faire connaître le travail des avocats auprès de la population. Ce sont là des changements substantiels et des éléments certains d’amélioration.

Cela dit, il manque toujours « un service de triage » à la pratique. En effet, l’image de la profession souffre et est négativement impactée lorsque le contribuable n’est pas dirigé vers la ressource qui correspond vraiment à ses besoins.

Si les choses s’améliorent donc dans l’ensemble, il reste encore du chemin à faire. Mais rappelons-nous que quand on se compare (à d’autres professions), on se console!

5.Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière et voulant connaître du succès en pratique privée?

Dormez bien, mangez bien et choisissez un bon compagnon de vie, en ne vous arrêtant pas seulement aux intérêts communs mais en prenant aussi en considération les valeurs communes.

Aimez cette personne et prenez-en soin.

Rappelez-vous de l’histoire : elle se répète toujours.

Maîtrisez la technologie (et non l’inverse), et n’oubliez pas que vous êtes des humains.

Identifiez ce que vous aimez, tout en découvrant de nouvelles choses.

Lisez.

Intéressez-vous aux gens autour de vous, à qui ils sont et d’où ils viennent. Cherchez des intérêts communs et des valeurs qui vous sont propres, et entourez-vous de gens qui les partagent.

Identifiez quelque chose que vous aimez faire et faites-le bénévolement.

Rappelez-vous qu’une heure avec votre grand-mère vaut cent heures sur Snapchat.

Maîtrisez au moins trois langues.

Fixez-vous des objectifs et des défis, modestes au début, puis qui vous amèneront à progresser.

Commencez par faire votre lit le matin. Tout le reste, qu’il s’agisse de savoir lire des états financiers, de voyager ou de prendre des cours de gestion, « coulera » de cela.

  • Les derniers bons livres qu’il a lus: Toutes les fois où je ne suis pas morte (auteure : Geneviève Lefebvre) et La giornata d’uno scrutatore (auteur : Italo Calvino).
  • Les derniers films qu’il a vus : All the Money in the World (réalisateur : Ridley Scott). Il a par ailleurs bien aimé La La Land (réalisateur : Damien Chazelle)
  • Sa chanson fétiche : Nel blu dipinto di blu (Domenico Modugno).
  • Ses expressions préférées :
Quand on dit la vérité, on ne se trompe jamais.
Et
Dans les occasions où la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade!
  • Son péché mignon: Les complets italiens!
  • Ses restos préférés : Da Emma (Vieux Montréal), Gallo Nero (St-Léonard), la Sirène de la mer (Ville Mont-Royal), et Giuseppina Di Iorio (la cuisine de sa mère!)
  • Il aimerait visiter… l’Antarctique.
  • Les personnages historiques qu’il admire le plus : Hannibal et Alexandre le Grand.
  • S’il n’était pas avocat et député, il serait… joueur de hockey, futurologue, chanteur ou entrepreneur en construction!



Me Nicola Di Iorio est co-chef du groupe de droit du travail et de l’emploi au cabinet Langlois avocats.
À l’âge de 24 ans, il a été recruté comme professeur à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke. Il a par la suite écrit son premier livre, Les normes du travail. À cette même époque, il était également directeur de la Revue de Droit, période au cours de laquelle il a obtenu l’agrégation à titre de professeur.
Par la suite, Me Di Iorio est devenu associé au cabinet Heenan Blaikie. Me Di Iorio se classe régulièrement parmi les avocats fréquemment recommandés par ses pairs selon le sondage annuel réalisé par Lexpert. Il a reçu le titre Juriste de l’année attribué par l’Association des Juristes italo-canadiens du Québec. De plus, le Barreau du Québec lui a décerné la distinction Avocat émérite en 2017.
Me Di Iorio est annuellement responsable de la rédaction de l’ouvrage Droit du travail de la collection du Barreau du Québec. Il est un conférencier très recherché pour son expertise.
Me Di Iorio est député à la Chambre des communes. Il milite depuis plusieurs années pour contrer les effets dévastateurs de la conduite avec facultés affaiblies. À cet effet, il a proposé et a travaillé ardemment à l’adoption unanime, par la Chambre des communes, de la création de la Semaine nationale de la prévention de la conduite avec facultés affaiblies. Dans la même suite d’idées, il est cofondateur de Cool Taxi, une organisation destinée à assurer le retour des jeunes à la maison en toute sécurité. Impliqué dans la communauté italienne du Québec, il a cofondé le centre Leonardo da Vinci, le plus grand centre culturel ethnique au Canada.
Enfin, Me Di Iorio a par le passé agi à titre d’administrateur en chef de la multinationale Mega Brands.