Me Marie-Christine Kirouack, directrice du PAMBA
Me Marie-Christine Kirouack, directrice du PAMBA
Les chiffres publiés en mars 2018 dévoilent que 55,9% des appels qui sont passés au PAMBA, un service d'aide et de consultation offert à tous les avocats, proviennent des jeunes de 22 à 35 ans.

Les appels faits par les 36-45 ans représentent 25,1% et les 46-65 ans, 18,5%. Enfin, les avocats seniors de plus de 65 ans ne représentent que 0,4% des appelants.

Ces chiffres ne correspondent pas au poids réel des jeunes dans la profession: les avocats avec dix ans et moins de pratique représentent 32% des membres en décembre 2017. Et pour atteindre 55%, il faut élargir la cohorte d’âge à 45 ans et moins.

Des statistiques qui ne surprennent pas Me Marie-Christine Kirouack, directrice du PAMBA depuis 2012. « En fait, ces chiffres sont plutôt stables. Les jeunes sont dans une période de leur vie ou l’anxiété est très grande. C’est aussi une génération plus prête à aller consulter et c'est socialement plus accepté qu’avant. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas à la hauteur », explique-t-elle.

« Cette génération est plus ouverte et a moins de mal à se confier », ajoute Mathilde Borsenberger, directrice des programmes à l’intention des avocats, des stagiaires et des étudiants chez Gowling WLG. D’ailleurs, ces chiffres ne l’étonnent pas vraiment.

Solange Goulet, cheffe des ressources humaines au cabinet BCF depuis quatre ans, estime que cette situation est notamment due au fait que les changements auxquels les jeunes avocats doivent faire face arrivent très vite, ils doivent ainsi se réadapter en permanence.

Période charnière

Mathilde Borsenberger, directrice des programmes à l’intention des avocats, des stagiaires et des étudiants chez Gowling WLG
Mathilde Borsenberger, directrice des programmes à l’intention des avocats, des stagiaires et des étudiants chez Gowling WLG
Mais cette situation n’est pas forcément propre aux jeunes professionnels. « Pour tous les emplois en général, les jeunes sont toujours davantage touchés par la détresse psychologique, et ce, pour plusieurs raisons : manque d’expérience, manque de confiance en soi qui se bâti au fil des expériences professionnelles positives, le fait aussi qu’ils sont à une période de leur vie où tout reste à bâtir (jeunes enfants, responsabilités financières importantes, etc.).

Inversement, plus l’âge augmente et plus l’expérience augmente également et plus les autres responsabilités périphériques diminuent », explique Nathalie Cadieux, chercheuse et professeure à l’Université de Sherbrooke qui mène d’ailleurs une enquête complète à ce sujet, en collaboration avec le Barreau du Québec.

Mme Goulet reconnaît également qu’il y a un important taux de roulement chez les jeunes. « Ils ont peut-être moins de résistance au stress. Ils travaillent aussi très tôt, alors qu’ils sont encore aux études, ils ont donc déjà un bagage. Mais ce ne sont pas des avocats moins travaillants, ils ont simplement besoin d’une vie plus équilibrée. »

Pour Me Kirouack, il n’y a d’ailleurs aucune différence entre les gros cabinets et les plus petits. « Chaque type de pratique vient avec ses défis », dit-elle.

Multitude de programme au sein des cabinets

Solange Goulet, cheffe des ressources humaines au cabinet BCF
Solange Goulet, cheffe des ressources humaines au cabinet BCF
« Nous avons des programmes mis en place pour leur permettre d’accéder à de l’aide de manière confidentielle, car souvent, les avocats sont gênés d’admettre être en situation de stress », dit Solange Goulet.

Elle assure que le travail n’est pas la seule chose qui pousse certains employés à se confier. « Il y a aussi les séparations, les problèmes avec les enfants… », ajoute-t-elle.

Pour éviter aux jeunes l'épuisement professionnel, BCF a par exemple mis en place un programme de mentorat. « Mais les mentors ne sont pas les donneurs d’ouvrage. Cela a pour but d’éviter les conflits d’intérêts. Les mentors rencontrent régulièrement les jeunes avocats pour faire le point, savoir comment ils vont, s’ils ont des problèmes », détaille Mme Goulet.

Une directrice du développement personnel rencontre également les jeunes avocats de moins de cinq ans de pratique.

Depuis son arrivée aux ressources humaines, elle assure ne pas avoir vu une augmentation du nombre d’avocats qui profitent du programme d’aide aux employés. Cette année, sept personnes sur les 435 employés ont fait appel au PAE.

« Nous avons mis en place une stratégie santé mieux-être. La tenue du sondage de mobilisation fut une des premières actions posées qui marque le désir de comprendre l’état des lieux et de donner une voix à nos employés pour comprendre leurs besoins et adapter notre stratégie santé mieux être en conséquence », explique-t-on chez Lavery.

Chez Gowling, l’équipe a décidé de mettre en place un programme national sur les premiers soins en santé mentale. « L’idée n’est pas simplement d’informer, mais aussi d’outiller », dit Mme Borsenberger . La formation intensive a pour but d’aider les employés à reconnaître les signes de problèmes de santé mentale, de les aider à fournir les premiers soins à une personne en détresse ou en crise et de la diriger vers les ressources appropriées.

Pour la directrice des programmes à l’intention des avocats, des stagiaires et des étudiants de Gowling WLG, il est également important que les jeunes avocats comprennent que le but n’est pas de leur donner des objectifs inatteignables et que les erreurs sont acceptées.

Des pertes de ressources coûteuses

Pourquoi les cabinets s’embêteraient à prendre soin de leurs jeunes alors qu’ils sont si nombreux sur le marché? Loin de là l’idée pour les cabinets de les considérer comme une main d’œuvre jetable à les entendre pourtant...

« Il y a des cabinets qui sont comme ça, mais nous, on se positionne tout à fait à l’inverse. Oui, il y en a d’autres, mais ce ne sont pas ceux que j’ai choisis. On apprécie les jeunes qui travaillent chez nous, ils partagent notre culture, ils font partie de la relève et sont engagés. Ça coûte tellement cher de perdre ces ressources », dit Mme Borsenberger.

« Il faut gérer ses talents. Cela coûte cher de les développer, donc on ne veut pas les perdre », dit Mme Goulet.

Me Kirouak suggère certaines pistes aux cabinets intéressés à garder justement leurs jeunes recrues. « Il faut réduire le nombre d’heures. Il y a 55% des avocats qui font plus de 50 heures par semaine, ce n’est pas sain. L’autre point, c’est que les jeunes n’ont jamais la paix. On les contacte en permanence par textos, courriels… Il faut leur apprendre à débrancher », dit-elle.

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