Me Hassan Guillet et sa femme Nathalie Groulx. Crédit photo: Delphine Jung
Me Hassan Guillet et sa femme Nathalie Groulx. Crédit photo: Delphine Jung
Ce 26 janvier 2017, Me Hassan Guillet, 66 ans, célèbre l'anniversaire de son fils lorsque le téléphone sonne. On lui dit que quelque chose de grave s'est passé à la mosquée de Québec. Le nombre des victimes et des blessés augmente au fil de la soirée. Et un nom tourne en boucle sur les chaînes d'information continue : celui d'Alexandre Bissonnette.

Après l'attentat, l’avocat prononce alors un discours poignant repris par Le Monde, The Guardian et même l'auteure de la saga Harry Potter, J.K. Rowling.

Il y dit qu'Alexandre Bissonnette est lui aussi une victime.

«Ce n'est pas spécialement le musulman que je suis qui a été touché. Mais l'être humain. Je me suis demandé pourquoi cette haine, pourquoi cette violence», raconte-t-il, alors que Droit-inc le rencontre au café Rond-Point d'Hochelaga.

Il est venu avec sa femme, Nathalie Groulx. Pendant toute la conversation, elle le regarde avec une admiration qui ne faiblit pas.

Il faut dire que ce Libanais d'origine a un CV pour le moins impressionnant. Pourtant, Hassan Guillet vient d'une famille modeste. «J'ai fait un diplôme collégial technique au Liban, pour pouvoir travailler rapidement», dit-il.

Me Guillet est aussi imam. «Dans l'Islam, il n'y a pas vraiment de clergé, chacun est imam de lui-même. Lorsqu'on est deux, on choisit lequel sera imam, et c'est pareil dans la communauté plus large», explique-t-il.

En bon orateur, c'est donc lui qui endosse ce rôle dans la communauté de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Il ne regrette rien

Après l'attentat de la mosquée de Québec, c'est donc aussi à lui qu'on a demandé de prendre la parole derrière la tribune. C'était le 3 février. Les plaies étaient encore à vif.

Il transmet alors un message d'unité et lance, au risque de choquer certains, qu'Alexandre Bissonnette, est lui aussi une victime. Une phrase qui a énormément dérangé. Une phrase que certains lui ont même reproché. Mais que l'avocat ne regrette pas.

«J'ai été moi-même lorsque j'ai donné ce discours. Je voulais simplement rassurer les gens, atténuer la douleur et unifier. Ce n'est pas une guerre entre musulmans et non musulmans qui est menée, mais entre des gens ordinaires et des terroristes», raconte-t-il.

Le but de son discours, qui a ému le monde entier, était de «rétablir la boussole dans le bon sens» et de tout faire pour éviter un affrontement entre deux communautés qui n'arrivent pas encore à se comprendre.

«Notre ennemi, ce n'est pas Alexandre Bissonnette, c'est l'ignorance. On a rien réglé en l'envoyant en prison», affirme-t-il en soulignant que les parents du jeune homme souffrent eux aussi. «Nous on avait une thérapie de groupe, on était tous ensemble, mais eux, ils étaient tout seuls...».

Avoir ce discours de paix, c'est un peu la mission que s'est donnée Me Guillet. «On a tous certaines compétences, moi je pense avoir une habileté à communiquer, alors je l'utilise, car je ne peux pas être inactif et simple spectateur», ajoute-t-il.

«Lorsque quelqu'un commet un acte pareil au nom de l'Islam, en mon nom, c'est comme s'il me volait mon identité», raconte-t-il en évoquant ce qu'il a ressenti notamment lors des attentats du 13 novembre en France.

L'imam ne fait pas de différence entre les souffrances des musulmans et celles de autres. Tous sont des êtres humains.

Lois des hommes et lois de la nature

En arrivant au Québec à 22 ans, alors qu'il rêve de poursuivre des études en droit, son diplôme collégial technique obtenu au Liban l'en empêche. Me Guillet décide donc de poursuivre dans la voie de l'ingénierie à l'Université Concordia.

En 1992, il entre finalement en droit, à l'Université de Montréal et obtient son Barreau en 1999, alors qu'il travaille à temps plein comme ingénieur à Toronto chez Bombardier.

C'est d'ailleurs dans l'entreprise québécoise qu'il décide de rester une fois le titre de maître obtenu. «J'ai été directeur des achats stratégiques à Montréal», précise-t-il en expliquant que son rôle d'avocat impliquait surtout la négociation.



Pour lui, rien n'oppose, contrairement à ce qu'on pourrait croire, le droit et l'ingénierie. «Ce sont deux domaines qui en appellent à la logique, qui sont très cartésiens. Le droit, ce sont les lois des hommes et le génie, ce sont les lois de la nature», dit-il en avalant une gorgée de chocolat chaud, toujours sous le regard attendri de Nathalie Groulx.

Son poste d'avocat chez Bombardier l'a aussi amené à voyager. «C'était l'une des meilleures périodes de ma vie, je pouvais utiliser toutes mes connaissances en même temps», explique-t-il. Et s'il a choisi le droit plutôt que le génie, c'est à cause de son amour pour l'art de la rhétorique.

Un homme de mots

Par la force des choses, Me Guillet, qui a pris sa retraite d'avocat en 2006, est aussi devenu polyglotte. Il parle couramment anglais, français, arabe, allemand, italien et espagnol. Et continue à se perfectionner en turc, mandarin et perse.

Amoureux des livres, il détient plusieurs milliers d'ouvrages. Une sorte de revanche sur le milieu qui l'a vu grandir. «Mes parents étaient analphabètes. On avait un seul livre à la maison, le Coran. Et il n'était pas vraiment là pour être lu, mais plus pour bénir la maison», raconte-t-il.

Me Guillet prend peu à peu goût à la lecture, poussé par l'un de ses professeurs.

C'est d'ailleurs à la bibliothèque de Montréal qu'il a rencontré Nathalie, sa femme avec laquelle il a quatre enfants.

L'un d'eux, Jamal, est subitement décédé à l'âge de 15 ans. Une nouvelle que Me Guillet apprend alors qu'il est en voyage en Chine. Depuis, il confie que parler le mandarin le replonge dans l'un des – si ce n'est le – pire moment de sa vie.

Aujourd'hui, Hassan Guillet a beau être à la retraite, il n'arrête pas ses lectures et continue de nourrir son esprit. Il a décidé d'entreprendre un doctorat en études islamiques à l'Université de Tripoli. «Ma thèse va comparer le droit musulman et le droit québécois et comment cela affecte les musulmans d'ici», détaille-t-il.

Une manière pour lui de dire encore une fois ce qu'il a toujours affirmé : « il n’y a personne qui a choisi la terre où il voulait naître, mais on a choisi la terre où on voulait vivre. Comme nous avons choisi cette terre et comme nous avons choisi cette société, on demande à cette société de nous choisir aussi. »