L'éditeur de Droit-Inc, René Lewandowski et Anik Trudel, la patronne de Lavery
L'éditeur de Droit-Inc, René Lewandowski et Anik Trudel, la patronne de Lavery
Anik Trudel a une drôle de façon de prendre des décisions. Chaque fois qu’elle est confrontée à un choix, elle opte toujours pour l’option la plus compliquée.

Le litige ne l’attire pas? Qu’à cela ne tienne, elle se lancera en litige!

Il faut dire que depuis toujours, la professionnelle de 54 ans, née de parents universitaires, ne désire qu’une chose : sortir de sa zone de confort.

C’est cette philosophie qui lui a fait quitter Stikeman en 2006, après 20 ans d’une carrière florissante et alors qu’elle y était devenue une des grandes associées du cabinet. Et c’est encore celle-ci qui l’a poussée à accepter le grand défi de prendre les rênes de Lavery.

«Je n’aime pas le statu quo!» lance entre deux bouchées celle qui a rejoint le cabinet en avril 2017.

Pour cette entrevue, nous sommes attablés à la terrasse du restaurant L’Atelier du chef multi étoilé Joël Robuchon, situé au Casino de Montréal. Un décor féérique et un menu à la hauteur du travail qui l’attend. Déjà, le début d’été de Mme Trudel a été très occupé, elle a reporté le rendez-vous à plusieurs reprises. Rien de surprenant quand on accepte un défi aussi important, gigantesque même.

Car, assurément, il fallait une bonne dose de courage pour prendre la tête d’un cabinet régional à l’ère où les cabinets s’internationalisent, où les frontières commerciales s’amenuisent, où bon nombre d’entre eux fusionnent et montent dans le train de la mondialisation…

Le marché juridique à Montréal et au Québec n’est pas clément non plus : saturé, pas vraiment ce qu’on pourrait appeler en croissance. Pour beaucoup, la seule façon de parvenir encore à croître est de piquer des parts de marché aux concurrents.

C’est donc dans un contexte pour le moins difficile pour les cabinets régionaux - en effet, comment aller chercher les gros clients qui préfèreront les cabinets dans lesquels ils peuvent faire affaire partout dans le monde? - qu’Anik Trudel a débarqué.

Mais, attention, pas sans un solide plan en tête.

Angles d’attaque

Les betteraves, de l'atelier Joël Robuchon
Les betteraves, de l'atelier Joël Robuchon
Pour Lavery, elle mise sur trois piliers stratégiques que sont le talent, la technologie, et les clients, explique-t-elle en avalant une bouchée de betteraves - tirées du menu végétarien-, en duo de pommes, à l’avocat, aux pousses de salades, accompagnées d’un sorbet à la moutarde verte. Depuis quelques années, elle évite la viande, bien qu’elle adore en cuisiner pour ses amis. Elle se dit d’ailleurs une très bonne cook. «Je suis la Jehane Benoît des temps modernes!» s’esclaffe t-elle en sirotant un Bourgogne blanc de haut calibre bien frais.

Hors de ses fourneaux, elle cherche plutôt les meilleurs talents disponibles, les former mais aussi les débaucher, que ce soit en droit des affaires ou en droit immobilier, voilà comment Anik Trudel compte grossir ses rangs. D’ailleurs, cette «Opération séduction» a depuis bien fonctionné comme l’indiquait cet article de Droit-inc : de septembre à novembre dernier, Lavery a recruté dix professionnels.

Anik Trudel aime ses gens. Dès qu’elle est arrivée, elle a tenu à rencontrer tout le monde, à faire le tour des bureaux pour serrer des mains, mettre des noms sur des visages. Elle a également créé un comité pour la relève, afin de mettre de l’avant les questions de diversité, de gouvernement au féminin, de développement professionnel. Elle semble d’ailleurs douée pour le bonheur, grâce sans doute à un sourire qui fait naturellement le grand écart.

Autre objectif : investir massivement dans les secteurs clés que sont l’Intelligence Artificielle, la Propriété Intellectuelle, et la protection de la vie privée.

En mars 2017, Lavery a lancé un laboratoire juridique sur l’intelligence artificielle qui vise à se positionner en amont des complexités juridiques que l’IA va amener pour leurs clients.

Un an plus tard, en juin 2018, Lavery a acquis le cabinet Goudreau Gage Dubuc (GGD). Plus de 40 membres dont 16 professionnels de ce cabinet spécialisé en propriété intellectuelle ont ainsi joint les rangs de Lavery. La stratégie? Devenir un acteur majeur dans le domaine de la propriété intellectuelle.

Anik Trudel, une gestionnaire qui aime le contact avec les clients
Anik Trudel, une gestionnaire qui aime le contact avec les clients
Et dire que la professionnelle n’avait aucune intention de retourner dans le milieu du droit! Depuis 2011, d’ailleurs, elle n’est même plus membre du Barreau. Mieux encore : elle ne se destinait même pas au droit, mais se rêvait plutôt artiste…

Finalement, elle s’est laissée séduire par la vision «clairement exprimée», la «profondeur juridique» et la «culture d’excellence» du cabinet. Le timing, lui, était parfait : en 2017, ses compétences en gestion, en RH, en communication complètent sa connaissance du monde juridique. Tout était là.

Et durant dix ans, elle a tout absorbé du métier de gestionnaire.
D’abord, au sein de la firme de relations publiques Edelman, qu’elle rejoint en 2008 après avoir suivi un cours de programmation neuro-linguistique. Elle y grimpe vite les échelons pour devenir Directrice générale. Elle y restera sept ans.

Ensuite chez Citoyen Optimum, où de 2015 à 2017, elle est Vice-présidente principale et directrice générale. La firme se spécialise en gestion de crises et conseils stratégiques. Ce sont «des faiseurs de tendances», comme elle les appelle. Elle y gère une équipe de 20 personnes au Québec.

«J’ai adoré ça car j’ai appris un nouveau métier avec les meilleurs au monde», dit-elle en croquant dans le choux-fleur au cari.

Pendant dix ans, elle acquiert des qualités qui lui seront nécessaires au moment où Lavery viendra frapper à sa porte. Mais ça, elle ne le sait pas encore…

Car c’est toute autre chose qui l’a poussée en 2006 à se lancer.

«J’avais envie d’explorer d’autres compétences, et je me suis dit : si je ne le fais pas maintenant, je le ferais jamais!» lance-t-elle.

À l’époque, c’est un coup dur pour Stikeman : les femmes associés de sa trempe et exerçant en litige sont des denrées rares. Mais une fois n’est pas coutume, la juriste voulait s’aventurer sur des sentiers qu’elle n’avait pas encore foulés.

Cabinet clé en main


Une décennie plus tard, la gestionnaire apporte son bagage dans le droit.

Elle cache d’ailleurs un autre atout dans sa manche : la capacité à gérer des milléniaux, de plus en plus nombreux dans les cabinets.

«La gestion de différentes catégories d’âges, de 20 à 70 ans, requiert une certaine agilité pour bien naviguer dans un environnement qui n’est pas linéaire.» Cela exige notamment des compétences en communication. Ses mots d’ordre? Transparence et intégrité. Et on le sait, les avocats ne sont pas toujours les meilleurs communicateurs…

Anik Trudel, la patronne de Lavery est aussi une bonne cook
Anik Trudel, la patronne de Lavery est aussi une bonne cook
Sa vision pour Lavery est simple : être un «one stop shop», soit un cabinet clé en main dans lequel tous domaines classiques du droit y sont développés - l’administratif, la santé, le transactionnel, le travail, et plein d’autres encore.

«On est aussi bons que les gros cabinets mais en gardant l’esprit cabinet-boutique et sans être pris avec les taux horaires des cabinets nationaux», assure Mme Trudel. Des taux qui peuvent être très élevés ailleurs, et facilement dépasser les 800 dollars de l’heure.

Avant tout, Anik Trudel voit un futur dans lequel on passe de la «pratique» du droit à la «business» du droit. Et pour cela, il faut bien s’occuper de ses clients, bien communiquer, et être transparent.

Quelques mois après son arrivée, une chose est certaine : Lavery cherchait du leadership, et c’est ce qu’il a trouvé. Une gestionnaire qui aime ça le contact avec les clients, et les solutions qu’il faut leur trouver.

C’est «son côté rationnel», dit-elle, un sourire aux lèvres.