Me Benjamin Somers n'a pas hésité à changer de vie pour réaliser son projet.
Me Benjamin Somers n'a pas hésité à changer de vie pour réaliser son projet.
« Voulez-vous une bière? », offre Me Benjamin Somers, l’un des trois fondateurs de la Microbrasserie 4 Origines qui a ouvert en avril dernier dans l’arrondissement Pointe-Saint-Charles, tout près du canal Lachine.

C’est en mai 2016 que l’avocat de 30 ans a choisi de quitter l’équipe gestion de patrimoine - fonds d’investissement de Fasken, un cabinet dans lequel il exerçait en droit des affaires depuis six ans.

« Ça n’a pas été facile, conçoit le Barreau 2012. Vraiment pas facile. J’adorais mon équipe, mais c’était le moment. La peur de regretter de ne pas l’avoir fait me motivait plus que de rester. Je me suis dit, si je fais pas ça maintenant, je ferai jamais rien! Et après une réflexion intense de plusieurs mois, j’ai fait le saut.»

Quitter un bureau comme Fasken à 30 ans, quand sa carrière est au top, peut faire peur. En plus, au début, les gens y croyaient plus ou moins, dit-il.

« Je ne voulais pas perdre mon temps, explique Me Somers. Je me disais : ne devrais-je pas plutôt m’investir à 100 % dans le droit? Essayer de devenir associé ou professeur? Oui il y a la peur liée à l’argent, mais si ça fonctionne pas, je me disais aussi : qu’est-ce que les gens vont penser? J’avais peur qu’ils disent que c’était une folie, que je manquais de jugement. »

Investissements et sacrifices

Un an plus tard, sa microbrasserie ne tient plus du fantasme mais existe bel et bien, immense, abritée dans un grand entrepôt inhabituellement humide et chargé de la forte odeur dégagé par le grain de malt qui a été plongé dans l’eau chaude l’après-midi même.

Fait amusant : l’endroit, ancien studio de cinéma, était quelque peu lié au droit puisqu’il a déjà servi de lieu de tournage à l’émission L’Arbitre!

La carte des bières ne lésine par sur les jeux de mots.
La carte des bières ne lésine par sur les jeux de mots.
Sur place, en fût, une douzaine de bières aux noms rigolos sont proposées : une IPA fruitée nommée Houbombe, une bière aromatisée à la citrouille et aux épices appelée Knightmare, ou encore une Pale Ale brassée avec du thé à l’abricot : Apriknot. Tout est fait maison.

«La Apriknot a une très belle histoire. Mon associé Michael Dornellas l’a appelée comme ça suite au mariage de l’un de ses amis, car en anglais on dit Tie the knot.»

Mais pour que le rêve prenne forme, il aura fallu un investissement avoisinant le million de dollars de la part des trois fondateurs : Me Somers, l’ancien comptable Michael Dornellas, et Keegan Kelertus, qui a lâché son emploi corporatif chez l’Oréal pour se lancer en affaires.

Un montant qui comprend le fonds de roulement, les équipements, les améliorations locatives, les travaux comme la terrasse, les ingrédients, les salaires du staff, le budget marketing et bien sûr les imprévus, explique Me Somers.

Les trois hommes ont d’ailleurs tous investi personnellement, en plus d’obtenir des prêts sous forme variée et des subventions de PME Montréal. Au total, après la signature du bail en 2017, un an aura été nécessaire pour installer les équipements, la plomberie et réaménager l’espace.

« C’est sûr qu’il y a eu des moments de doutes et de peur avant de signer le bail, dit l’avocat. Mais je ne voulais pas vivre avec ce regret-là dans la vie, et à date je n’en ai pas. »

Plus de temps

Le juriste n’a cependant pas tout à fait quitté le monde du droit puisqu’il travaille depuis deux ans et demi, à temps plein, à titre de conseiller, conformité et affaires juridiques, chez Hexavest, un gestionnaire de portefeuilles. Il a aussi fait un bref passage de trois mois au sein de l’Autorité des Marchés Financiers.

Toutefois, il n’a plus la pression des heures facturables ni les horaires de fou qu’exige la pratique privée.

« Dans les bureaux, la gestion du temps devient un peu plus difficile, c’est la nature des choses. Quand les clients ont besoin de quelque chose, il est de notre devoir de leur donner les meilleurs conseils et le plus vite possible.»

Me Somers accoudé à son bar.
Me Somers accoudé à son bar.
Un rythme que l’avocat ne pouvait pas suivre. « Je trouvais que ça allait être difficile, car je mettais toujours les clients avant la brasserie et mes associés pouvaient commencer à s’impatienter. Je voulais leur dédier plus de temps. Il fallait que je prenne une décision. »

Qui plus est, son rôle chez Hexavest l’appelle à faire plus de droit du travail, du droit contractuel, ou réglementaire. Des domaines qu’il a pu utiliser à la microbrasserie, se réjouit-il.

Aujourd’hui, il a la conviction d’avoir fait le bon choix, et quoi qu’il arrive, il ne regrettera rien.

« Chaque jour, on vit de petites victoires. Quand je vois que la salle est remplie, ça me rend vraiment heureux de voir qu’on réussit ce que l’on a voulu faire : créer un espace où nos voisins, où la communauté se rejoint. Ça c’est énorme.»

C’est en voyageant aux États-Unis que le trio a d’ailleurs eu cette idée d’un espace convivial.

« On s’est rendus compte qu’au lieu de se rencontrer chez eux, les voisins allaient à la brasserie, prenaient une bière ou deux, allaient jouer avec les chiens et les enfants. On voulait apporter ça à Montréal.»

S’il y a des bières et d’immenses tables sur lesquelles les déguster, la micro est aussi remplie de jeux de société. Il y a également un coin salon, des fauteuils, des plantes, un grand écran sur lesquels sont diffusés des matchs de hockeys.

«Les petites business peuvent aussi s’en servir pour diffuser des présentations, indique l’avocat. C’est un espace pour échanger des idées.»

Être avocat, ça aide

Bien sûr, être avocat (et comptable pour son associé…), c’est plutôt bénéfique quand vient le temps d’approcher les banques. Mais pas seulement.

« Être avocat c’est faire beaucoup de gestion de risques. J’essaie toujours de penser aux différents scénarios possible des gestes que l’on va poser, à leurs torts éventuels. On apprend à avoir du recul et à prendre des décisions.»

En matière de rédaction aussi, son expertise fait la différence, explique-t-il, puisqu’il faut faire des demandes de permis, ou encore rédiger des courriels professionnels.

En tant qu’avocat, il a aussi beaucoup appris de domaines de droit dans lesquels il n’avait pas oeuvré : le droit du travail, l’immobilier, les négociations côté business.

Et l’écart qu’il fait quotidiennement entre l’espace sympa de la brasserie et le monde très corpo de sa pratique lui permet d’explorer les différentes facettes de sa personnalité.

« À la brasserie, je suis plus ouvert, j’aime parler aux gens, je suis derrière le bar et je me sens à l’aise, dit-il. Au travail, je suis plus réservé. C’est le fun d’être dans les deux sphères : l’une plus personnelle et l’autre plus d’affaires.»

Alors s’il avait un conseil à donner aux juristes qui n’oseraient pas suivre leurs rêves, ce serait celui-ci : Ayez confiance en vous!

« On peut avoir peur que tout le travail qu’on a fait avant tombe à l’eau, que ça vaut rien, qu’on a perdu son temps, mais il faut se rassurer : ce n’est pas du tout le cas! Tout ce qu’on fait, ce sont des expériences, des bagages, qui vont nous aider dans nos démarches.»

Changer ne veut pas dire tout laisser tomber, conclut-il… avant de finir sa bière.