A 26 ans, Me Nada Boumeftah représente ses clients avec cœur.
A 26 ans, Me Nada Boumeftah représente ses clients avec cœur.
Me Nada Boumeftah le crie haut et fort : quand il s’agit de défendre les droits fondamentaux de la Charte, elle se transforme en « lionne ».

L’avocate en droit criminel et pénal de 26 ans, un poil « grande-gueule » comme elle le dit, affirme ainsi ne rien laisser à la chance, et représenter ses clients avec cœur.

Ses dossiers, elle en épuise tous les recoins. Un peu comme dans les films, elle dessine des tableaux, des lignes de temps. Tout ce qu’il faut pour défendre son client, « qu’elle ne juge jamais », ajoute celle qui a lancé sa pratique dans le Vieux-Port. Et quand elle se présente en Cour, c’est les pieds «forts et stables».

D’ailleurs, elle ne fait pas cette profession pour l’argent, dit l’avocate, il y a encore des dossiers longue durée qu’elle n’a pas facturés au client. Quand on commence c’est «zéro», ajoute-t-elle. «On en parle souvent entre jeunes avocats, on se dit qu’on est fous de faire ce qu’on fait!»

Ce qui compte plus que tout pour elle? Être « un agent de changement.»

«J’admire la profession, je suis passionnée par ce que je fais, je ne dis pas que je suis une autre personne quand je suis en Cour mais je fais mon travail la tête haute, c’est pas de la prétention, c’est savoir ce qu’on veut atteindre », lance-t-elle, au bout du fil, énergique, débitant mille mots à la minute.

Tout, sauf Bissonnette

Portée par la « flamme », le « feu », elle voit sa relation avec le droit comme une relation amoureuse : de la même façon qu’on apprend à connaître une personne, petit à petit, on apprend de chaque dossier.

La criminaliste se dit d’ailleurs prête à accepter toutes les causes, sans exception. Sauf peut-être une seule, qui serait trop venue la chercher émotionnellement : celle d’Alexandre Bissonnette, qui a abattu 6 personnes en plus d'en blesser 5 autres gravement dans une mosquée de Québec le 29 janvier 2017.

« S’il m’avait appelée, je faisais quoi? Je faisais quoi?! », s’exclame Me Boumeftah, qui est de confession musulmane.

Le soir de la tuerie, en pleurs, elle apprend avec soulagement qu’aucun membre de sa famille ne se trouvait dans la mosquée.

«Une petite voix me disait : oui tu l’aurais fait. Mais la pression de la société, les parents, etc. je l’aurais refusé, c’est trop émotionnel et je pense que j’aurais nui à cet individu, chose que je ne me serais pas permise au nom de la justice.»

T’as quel âge?

Le fait qu’elle soit jeune freine parfois les gens, elle peut le sentir.

Pour l'avocate, rien ne vaut la reconnaissance des clients.
Pour l'avocate, rien ne vaut la reconnaissance des clients.
« Les gens cherchent surtout des têtes grises, en plus d’être jeune, je suis une femme, et de couleur. Je les vois froncer les sourcils à la première rencontre, ils me disent «mais t’as quel âge?» Tout de suite ma réponse c’est : vous m’engagez pour mon âge ou mes compétences?»

Dans ce contexte, ça prend du temps pour bâtir la relation de confiance. Mais l’avocate redouble d’ardeur : elle prend des dossiers longue durée, soigne son attitude avec le juge, se rend super disponible pour ses clients, dit toujours bonjour à tout le monde.

« Ils finissent par se dire qu’elle est sérieuse la jeune! Qu’elle sait de quoi elle parle! Il y a plein de détails très importants que le client voit. Et quand les clients me remercient, cette reconnaissance n’a pas de prix. »

Il faut dire qu’à l’école déjà, Me Boumeftah était la défenseure de tout le monde. Elle se souvient qu’elle avait adhéré à tous les comités possibles. «Tout! Tout! Tout! Les familles monoparentales, les causes environnementales… quand une cause me tient à coeur, j’ai le désir d’aider! Les gens me disaient : pourquoi tu ne deviens pas avocate? La graine était semée.»

Aujourd’hui, sur Twitter, la jeune femme se présente comme une avocate mais aussi ceinture noire en karaté et mannequin à temps perdu. Pour elle, ces trois rôles se nourrissent sans cesse l’un l’autre.

«Ce sont des parties de moi. Le karaté j’en fais depuis que j’ai 3 - 4 ans, le côté fonceuse, lionne, vient de là. Grâce à ça, je suis capable de gérer les crises, les clients avec sérénité.»

Défendre le métier

Sa confiance en elle, elle l’a bâtie au fil du temps. Il le faut bien, quand on sait l’image horrible dont souffrent les criminalistes auprès des citoyens.

«C’est vraiment dommage! Dans les soupers de famille ça revient chaque année : vous défendez les méchants! Comment dormez-vous la nuit? Mais je ne défends pas le geste reproché! Je m’assure simplement que les droits de mes clients sont respectés », dit la juriste, ardente défenseure de la réinsertion sociale.

C’est d’ailleurs pour lutter contre cette méconnaissance du rôle des avocats de la défense que Me Boumeftah passe beaucoup de temps à s’impliquer auprès des jeunes, non seulement pour les encourager et leur servir de modèle, mais aussi pour leur ouvrir les yeux et leur expliquer comment le système de justice fonctionne.

Avec des confrères, elle a créé le Comité de droit criminel et pénal de l’Université Sherbrooke, et ce, afin de développer une communauté qui pourrait accès plus facilement à des informations liées au droit criminel.

Tout prendre à cœur

Me Nada Boumeftah s’accommode de mieux en mieux de la pression inhérente au métier.
Me Nada Boumeftah s’accommode de mieux en mieux de la pression inhérente au métier.
Le plus difficile dans sa pratique? La pression qu’elle se met souvent à elle-même.

« Je prends beaucoup les choses à cœur, je me remets en question, je ne veux décevoir personne. Parfois je peux m’ajouter une pression.»

C’est d’ailleurs pour son côté émotionnel que la jeune avocate clamait avant son stage ne pas vouloir prendre de dossiers d’agressions sexuelles!

Aujourd’hui, tout cela est derrière elle.

«Mon rôle va être de regarder si la version de la victime se tient debout, si elle est ou non contradictoire, ce n’est pas chercher la bibitte ou twister la réalité pour mettre une personne dans une position inconfortable, il s’agit de prouver hors de tout doute raisonnable qu’il y a eu une agression. J’ai déjà eu affaire à une plaignante qui avait menti de A à Z pour une histoire de jalousie.»

Plusieurs dossiers sont ainsi venus la chercher durant sa carrière. Celui concernant un dossier de fraudes contre des personnes âgées par exemple.

«Mais je ne peux pas m’arrêter au dégueulasse, dit-elle. Si cela avait été mon grand-père, j’aurais déchiré ma robe! Mais il y a Nada personnel, et Nada l’avocate. Je ne suis pas le bon Dieu pour juger.»

Et avant tout, conclut-elle, « je dois faire mon travail.»