Dominique Tardif, de ZSA, s’entretient avec Simon Tremblay.
Dominique Tardif, de ZSA, s’entretient avec Simon Tremblay.
1. Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier ou encore une autre profession? Était-ce de famille ou encore le fruit de longues réflexions?

Je viens non d’une famille d’avocats, mais plutôt d’ingénieurs. C’est donc le hasard des choses, plus que tout, qui m’a dirigé vers le droit. Je dois dire que j’aime beaucoup argumenter. Pour tout dire, je m’obstinais souvent avec ma belle-mère et…elle me disait souvent que je devais aller en droit! dit-il dans un rire. J’ai trouvé que c’était une excellente idée! Même si ma carrière a pris un virage désormais plus orienté vers la gestion, j’aime beaucoup débattre et me sens certainement « à ma place » dans la profession.

2. Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?

Je comptais à peine huit ans d’expérience comme avocat quand Madame Charbonneau m’a appelé pour m’inviter à joindre la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats dans l’industrie de la construction. Me Sylvain Lussier, Claude Chartrand, Sonia LeBel et Denis Gallant y travaillaient, et j’avais la chance de devenir la 5e roue du carrosse parmi ces grandes « pointures » du droit. J’ai hésité un peu avant d’accepter, voulant être à la hauteur. Si j’avais parfois ce qu’on appelle le ‘syndrome de l’imposteur’ en faisant partie d’une telle équipe, je dois dire que j’y ai énormément appris et pris beaucoup de plaisir!

A ce défi s’ajoutait le fait que la Commission revisitait bien des concepts juridiques. Il s’agissait de droit nouveau, dans un contexte où la pression sociale et médiatique était énorme et où les expectatives étaient très élevées : « il fallait livrer ».

Nous avions, par ailleurs, le mandat très large d’étudier des dizaines de milliers de contrats publics impliquant de très nombreux donneurs d’ouvrage quant aux 15 dernières années, afin de déceler des traces de crime organisé. Contrairement à d’autres commissions où un événement précis déclenche souvent l’enquête, ce qui indique souvent un peu plus facilement par où commencer, nous avions ici une « feuille blanche » devant nous.

L’information, quant à elle, n’était pas non plus facile à obtenir. Nous faisions face à beaucoup de contestation, de réticences, et voire même à de l’hostilité. Si nous faisions face à bien des critiques au départ, je crois que le « vent a certainement tourné » en cours de mandat.

Ce que j’en ai retiré? De la maturité! Quand notre premier témoin est Joe Borsellino et que l’on doit l’interroger pendant une semaine en direct à la télévision, on apprend vite!

3. Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit?

Si j’avais une baguette magique, je changerais deux choses :

D’abord, sur la forme : ce que j’appelle les « hangars à papier » ne fait, à mon avis, pas de sens et freine beaucoup l’accès à la justice. Faire trois copies pour une procédure, obtenir un timbre, remplir un formulaire quand on veut obtenir une copie de documents, etc. : tout cela ralentit le déroulement des dossiers. Les choses ont, à mon avis, trop peu changé en quarante ans à ce chapitre. Plutôt que d’attendre de trouver LA solution, commençons par implanter de petites solutions, de façon à éventuellement en arriver au système numérique que nous devrions avoir.

Sur le fond, je limiterais la frivolité de certaines procédures. En effet, beaucoup de procédures en matière civile et criminelle sont faites malgré le fait, à mon avis, qu’elles n’ont que très peu de chances raisonnables de succès. Trouver un mécanisme permettant de les filtrer ou encore permettre au juge d’être plus exécutif pour s’en tenir aux questions principales serait certainement bénéfique.

4. La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis?

Je suis d’avis que les choses se sont un peu améliorées, même si des épisodes comme celui ayant affecté le poste de bâtonnier en 2015 font évidemment mal à l’image de la profession. C’est une hypothèse, bien sûr, mais l’avocat est à mon avis maintenant moins vu comme celui qu’on voyait avant dans les films, à savoir un ‘requin’ ou quelqu’un qui oeuvre dans les hautes sphères et peut avoir des comportements malhonnêtes. Différentes téléséries ont contribué, ces dernières années, à ce changement, qu’il s’agisse de Suits, How to Get Away with Murder ou Les Honorables: je crois qu’elles humanisent les avocats et mettent en lumière le fait qu’ils font aussi, et surtout, de bonnes choses.

5. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière et voulant se démarquer rapidement, comme vous l’avez fait?

Il faut probablement être « né sous la bonne étoile » et avoir un peu de chance! Ce fut mon cas!

Outre cela, il est aussi, et surtout, important d’avoir des mentors – et pas seulement qu’un – dans différents domaines. J’ai pour ma part eu des mentors tant pour le volet juridique que pour celui de l’implication. S’il est vrai qu’il est bon d’apprendre de ses erreurs, un mentor nous aide à en éviter certaines!

Indépendamment de sa chance et du fait qu’on soit ou non au bon endroit au bon moment, il est aussi important de ne pas se restreindre au motif qu’on est « trop » jeune. À titre d’exemple, dans les années 70, lors de la Commission Cliche, M. Mulroney était commissaire alors qu’il n’était âgé que de 35-36 ans, et on n’en faisait pas de cas. Qu’on pense aussi à Emmanuel Macron ou à Paul Matthieu Grondin : il ne faut pas s’arrêter. Ça ne signifie pas qu’il faille foncer aveuglément, mais il faut éviter de s’imposer des limites pour cette raison.

Le dernier bon livre qu’il a lu : Les frères divorcés (auteur : Pierre Godin)

Deux bons films qu’il a vus dernièrement :

  • Ready Player One (réalisateur : Steven Spielberg), non pour le scénario, mais pour le concept de réalité virtuelle.
  • The Life Aquatic with Steve Zissou (réalisateur : Wes Anderson)

Sa chanson fétiche : Supper’s ready (Groupe : Genesis), qu’il écoute depuis 30 ans!

Son expression préférée : Think outside the box, étant plutôt en désaccord avec le dicton qui veut que If it ain’t broke, don’t fix it.

Son péché mignon : Un Puligny Montrachet, vin blanc de la Bourgogne.

Ses restaurants préférés : Izakaya et le Bistrot Albert.

Le pays qu’il aimerait visiter : l’Égypte, pour son histoire et pour la plongée sous-marine.

Le personnage historique qu’il admire le plus et pourquoi : Nikola Tesla, inventeur et ingénieur, pour son génie et ses valeurs : il ne ‘prenait pas le crédit’ et voulait fournir l’électricité à tous.

S’il n’était pas avocat, il serait…probablement prof d’histoire!!

Me Simon Tremblay est avocat au Québec depuis plus de 15 ans. Il est titulaire d’un Baccalauréat en droit (LL.B.) de l’Université du Québec à Montréal et d’une maîtrise en droit (LL.M.) de l’Université McGill.

Après quelques années en pratique privée, il a joint les rangs du Procureur général du Québec en 2008. Au début 2012, il est recruté par la juge France Charbonneau qui préside la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats dans l’industrie de la construction. D’abord Procureur, il devient Procureur en chef-adjoint au début 2014. En 2016, il est nommé par la Ville de Laval, troisième ville en importance au Québec, au poste de Directeur des affaires juridiques.

Parallèlement à son cheminement professionnel, Me Tremblay a été Bâtonnier de Montréal en 2016-2017. Il est professeur à l’École du Barreau depuis 2011 et a été chargé de cours à l’Université pendant 5 ans. Il a également dispensé plusieurs conférences à ses pairs et aux magistrats, tant au Québec qu’à l’étranger. Il est auteur d’articles en droit. Il est également impliqué depuis plus de 15 ans auprès du Concours Jean-Pictet où il siège sur le Comité organisateur.