Elsa Ascencio, étudiante de l’Université d’Ottawa.
Elsa Ascencio, étudiante de l’Université d’Ottawa.
Depuis ses débuts à la faculté de droit, Elsa Ascencio, étudiante de l’Université d’Ottawa, accumule des dizaines de milliers de dollars en dettes étudiantes.

Celle qui souhaite pratiquer en droit du travail devra donc trouver une firme qui lui offrira un salaire alléchant afin d’éliminer ses emprunts, écrit The Star.

Le hic, c’est qu’elle ne sera pas en mesure d’aider les clients incapables de se payer les tarifs de son cabinet. Et donc, elle ne remplira pas ses ambitions initiales…soit d’aider les plus démunis.

Au Québec, selon Statistique Canada, les frais de scolarités des étudiants en droit s’évaluent en moyenne à 3054 dollars annuellement, tandis qu’en Ontario, ils s’élèvent à 6825 dollars.

Pour autant, les avocats sondés par Droit-Inc estiment que la situation est la même au Québec.

Rembourser ses dettes avant tout

Me Daniel Crespo.
Me Daniel Crespo.
« Ça conditionne les juristes dans leur choix de carrière, lance Me Daniel Crespo. Si on veut pratiquer dans une sphère moins rémunératrice, on doit tenir compte de nos dettes. Même en pratique privée, nous sommes confrontés à choisir des cas moins intéressants, mais plus rémunérateurs à cause des bas tarifs de l’aide juridique. »

L’associé du cabinet Desmarais Desvignes Crespo allie aujourd’hui les dossiers pro bono à d’autres cas de droit du logement, relations locataires-propriétaires, de la famille puis du travail.

Et de son propre aveu, ses dettes lui causent encore beaucoup de stress aujourd’hui.

Chaque fois que l’avocat dépense au quotidien, il ressent un sentiment de culpabilité de ne pas avoir investi cet argent dans le remboursement de ses dettes étudiantes.

« Je me sens toujours en retard, confie-t-il. Je vois les gens de mon âge qui achètent des maisons, des voitures, qui mettent de l’argent dans leur REER. Moi, je ne vois pas l’horizon de quand ça pourrait arriver. »

Pas de bénévolat

Me Sarah Paré-Wild.
Me Sarah Paré-Wild.
Aussi, pendant leurs études, les futurs juristes ne parviennent pas à s’impliquer entièrement dans leur communauté.

Lorsqu’elle étudiait à l’UQAM, Me Sarah Paré-Wild devait travailler entre 20 et 30 heures par semaine pour parvenir à « joindre les deux bouts », telle qu’elle le décrit.

En plus de ses études et de son boulot, elle devait passer plusieurs heures sur la route entre Terrebonne et Montréal, où était située son Université.

« Même si je n’avais pas nécessairement des cours chaque jour, je n’avais pas le luxe de prendre des journées de congé pour faire du bénévolat. C’est sur que j’aurais aimé plus m’impliquer! », souligne l’avocate de Desrochers avocat.

Malgré les heures de travail lors de ses études, elle estime que le remboursement de ses dettes étudiantes ne s’effectuera que dans une dizaine d’années.

Santé mentale

Me Élise Paiement.
Me Élise Paiement.
Comme Me Paré-Wild, Me Élise Paiement du Cabinet légaliste a dû travailler pendant plus de vingt heures par semaine lors de ses études, afin de payer ses frais étudiants et subvenir à ses besoins lors de stages internationaux non rémunérés.

Même si son expérience s’est bien déroulée, elle avoue que les temps libres se sont faits rares pendant ses études.

« Ce n’est pas toujours évident. Il fallait que je renonce à plusieurs activités personnelles, parce que je n’avais pas de congé ni de revenu suffisant. »

Entre leurs emplois, leurs implications et leurs cours, les étudiants parviennent généralement à réussir.

Mais selon Me Crespo, qui estime que les élèves sont surmenés, cela s’effectue souvent au détriment de leur santé mentale,

« La compétition est tellement forte, souligne-t-il. Il y a un surplus d’avocats, alors il faut se démarquer par ses activités extracurriculaires. Tout ça au détriment de sa santé mentale, de son sommeil et de sa vie sociale. »

Il avoue que dans son entourage, certains avocats ont été poussés à faire appel au service psychologique offert par le Barreau du Québec, tout juste après avoir été assermentés.

« C’est un bon service, mais qui s’attaque aux symptômes du problème, et non au problème. »

À ses yeux, ce problème sont les paiements des cotisations au Barreau du Québec, qui ne sont pas proportionnelles au revenu des avocats, et qui s’ajoutent aux frais exorbitants des de scolarité et des livres de l’École du Barreau.

« C’est déplorable que les avocats travaillant dans des causes sociales paient la même chose que ceux qui ont comme client SNC Lavalin. »

Aider, malgré tout

Me William Henriques.
Me William Henriques.
Malgré ces embûches, Me Crespo n’a jamais cessé de s’impliquer, notamment lors de ses études, au sein d’Avocats sans frontières, puis de la Clinique internationale de défense des droits humains de l’UQAM.

Comme lui, Me William Henriques a préféré s’engager dans la communauté, acceptant de vivre avec des dettes étudiantes qui se sont élevées à près de 40 000 dollars après l’obtention de son baccalauréat en droit, puis d’un diplôme d'études supérieures spécialisées.

« Moi, j’ai eu la chance de me trouver un emploi directement après mon stage du Barreau, ce qui m’a donné une bonne capacité de remboursement. Il faut savoir que ce n’est vraiment pas le cas de tous », explique celui a travaillé au Bureau d’aide juridique de Montréal en droit de la santé.

Aujourd’hui étudiant à la maîtrise en prévention et règlement des différends à l’Université de Sherbrooke, il avait choisi des études en droit, car il voulait utiliser ses connaissances comme un « levier d’action social. »

« J’ai fait le choix de m’endetter, en faisant des stages dans des organismes communautaires. Je sais qu’une partie de cette dette correspond au fait que je n’ai pas travaillé dans des cabinets pendant mes études. »

Une autre approche

Me Lydia Jacques.
Me Lydia Jacques.
Pour sa part, Me Lydia Jacques, avocate au Bureau d’aide juridique de Thetford Mines, a préféré se concentrer pleinement sur ses études lors de ses sessions scolaires, puis de travailler à temps plein lors de ses pauses estivales afin d’éviter de se retrouver avec des dettes.

Elle estime qu’il est entièrement possible de terminer ses études avec une dette de 15 000 dollars.

« Tout est une question de gérer son budget. Certaines banques offrent de grosses marges de crédit, et ça pousse quelques étudiants à s’endetter. »

Elle a cependant préféré ne pas s’impliquer lors de ses études, se concentrant sur sa réussite scolaire.

« Par contre, je pense qu’à la fin de son baccalauréat, lorsqu’on commence à travailler, il est très important de s’impliquer », conclut celle qui est administratrice au sein de SOS Onde amitié, une ligne d’écoute en prévention de la détresse psychologique et du suicide.