Me Audrey Boctor, présidente de l’ABC-Québec, la très honorable Beverley McLachlin et l’honorable Suzanne Côté. Crédits : Karine Kalfon Photographe
Me Audrey Boctor, présidente de l’ABC-Québec, la très honorable Beverley McLachlin et l’honorable Suzanne Côté. Crédits : Karine Kalfon Photographe
On en vient à manquer de qualificatifs pour illustrer l’ampleur et la profondeur de l’empreinte que Beverley McLachlin a laissée à la justice canadienne.

C’est pourquoi Suzanne Côté, de la Cour suprême, n’a jamais pu se résoudre à appeler la juge en chef du pays « Beverley » pendant les 3 années où elle a siégé avec la grande dame du droit canadien.

Beverley McLachlin était l’invitée d’honneur de l’annuel dîner présidentiel de l’Association du barreau canadien, section Québec, le 6 juin dernier à Montréal.

Suzanne Côté avait pour mission de l’interviewer pour le plus grand plaisir d’un parterre de quelque 350 convives. L’ex-plaideuse de Stikeman et d’Osler, qui appelle son ancienne collègue « Chief », avouait que c’était la première fois qu’elle « contre-interrogeait une ex-juge en chef ! ».

Cette dernière s’est montrée candide quant aux difficultés de la tâche d’arbitre en chef des litiges dans un pays comme le Canada. Ainsi, on ne tente pas de juger en fonction de ce qu’on croit plaisant ou acceptable. « On tente de prendre la meilleure décision », selon le contexte, dit celle qui espère qu’on la jugera comme ayant été une juriste « compétente, intègre » et intellectuellement honnête.

Nommée en 1989 par Brian Mulroney, tant les décisions auxquelles elle a participé que celles qu'elle a présidées illustrent des convictions, mais aussi une capacité à s'élever au-dessus de la mêlée, disent les observateurs.

Beverley McLachlin a également été celle qui s’est aventurée sur le terrain politique, d’abord en répliquant à Stephen Harper, qui reprochait à la Cour suprême de faire de l’activisme judiciaire.

Puis en déclarant, en 2015, que le traitement des autochtones canadiens depuis la Confédération n'était rien moins qu'un génocide culturel.

Questionnée sur les moments marquants de sa magistrature, elle n’hésite pas : « L’arrêt Rodriguez sur le suicide assisté. »

La décision rendue en 1993 et partagée 5-4, est celle où Beverley McLachlin inscrivait une dissidence retentissante. Une décision qui faisait appel à des interprétations divergentes quant à la priorité à donner au Code criminel interdisant l’aide au suicide par rapport à la Charte garantissant la liberté de la personne.

C’était un débat sur l'importance fondamentale du droit individuel à décider pour soi-même sans ingérence de l'État, rappelle Beverley McLachlin.

L’honorable Suzanne Côté et la très honorable Beverley McLachlin. Crédits : Karine Kalfon Photographe
L’honorable Suzanne Côté et la très honorable Beverley McLachlin. Crédits : Karine Kalfon Photographe
Et 22 ans plus tard, la même Cour rendait une décision unanime dans Carter, permettait l’assistance au suicide.

« À l’époque de Rodriguez, on pensait être sur une pente glissante, et on n’avait pas beaucoup de bases factuelles pour évaluer la situation. Aujourd’hui, les preuves sont là que le suicide assisté n’est pas l’horreur qu’on prédisait à l’époque.»

Autre fait marquant, dans la jurisprudence cette fois, toute la question du droit autochtone. Un corpus maigrichon de décisions a incité la Cour suprême à rendre plusieurs décisions balisant les choses. Le droit autochtone en général et les négociations territoriales en particulier ont progressé pendant son siège, ce dont elle est fière, dit-elle.

Enfin, la magistrate, qui dit avoir accordé une importance particulière aux grands enjeux sociétaux, rappelle que la Cour suprême a été la précurseure de bien des réflexions juridiques. Notamment sur la sécurité à laquelle les personnes vulnérables ont droit, comme les drogués par exemple.

Elle se rappelle avec émotions les grands débats entourant la cause Insight, un site d’injection supervisée à Vancouver, dont la survie s’est retrouvée devant la Cour suprême.

Un jour qu’elle prend le bus pour rentrer chez elle, à Vancouver, un homme qui n’a visiblement pas dormi dans un vrai lit depuis des semaines monte à l’arrêt dans un quartier mal famé.

« Il me regarde avec insistance, ça m’intimide, et voilà qu’il s’exclame ‘’Vous êtes Beverley McLachlin !’’ Puis, il me remercie longuement pour tout ce que j’ai fait pour les personnes comme lui, itinérantes et avec des problèmes d’abus de substances. Et pendant le trajet, il se lance dans une des défenses les plus éloquentes que j’aie jamais entendues sur tout le bien qu’il pense de cette décision et de ma magistrature… ce fût une grande leçon d’humilité. »

Et la preuve par l’exemple, conclut Mme McLachlin, de l’impact que le droit a sur les personnes réelles, dans leur quotidien.