Le juge Clément Gascon et Mes Sylvie Rodrigue et Bernard Amyot. Photo : Société des plaideurs.
Le juge Clément Gascon et Mes Sylvie Rodrigue et Bernard Amyot. Photo : Société des plaideurs.
Cravates noires pour les uns, robes chics pour les autres, les super plaideurs de Montréal s’étaient mis sur leur 36 à l’occasion du deuxième gala annuel de la Société des plaideurs, mercredi soir, au Windsor.

Alors qu’affluaient les coupes de vin dans le hall d’entrée, l’atmosphère était à la fête pour les avocats qui ont l’habitude de se côtoyer davantage dans des positions adverses devant le juge que comme collègues.

Au travers les bouchées de crevettes, de pâté et de purée d’avocat (le légume, pas le plaideur), certains juristes ont expliqué à Droit-inc que la nouvelle Société des plaideurs sous la férule de Me Sylvie Rodrigue, le pendant québécois de l’Ontarienne Advocates Society, vient combler un véritable besoin.

Photo : Société des plaideurs.
Photo : Société des plaideurs.
Bien sûr, il est toujours intéressant de prendre des nouvelles d’anciens collègues qui ont changé de cabinet à travers les événements, mais ce sont les formations qu’offre la Société qui semblent réellement appréciées des membres. Alors que les formations offertes par le Barreau touchent un large éventail de domaines du droit, la Société se concentre à 100% sur le travail du plaideur.

Des détails croustillants sur le juge Gascon

Alors qu’on nous sert une entrée froide de betteraves, asperges et fromage à la crème, Me Bernard Amyot, de LCM avocat, se présente au micro pour présenter son ami de très longue date qu’est le juge Clément Gascon.

« À Brébeuf, jeune élève brillant et apprécié - Clément, pas moi - faisait tourner plus d’un regard. Je sais, Marie Michelle, que tu crois que la vie de ton Clément a commencé le jour de votre rencontre, mais j’ai bien peur que ce ne soit qu’un leurre! » a-t-il lancé, devant les rires du parterre d’invités.

Photo : Société des plaideurs.
Photo : Société des plaideurs.
« Je sais tout, mais je ne dirai rien! », a-t-il poursuivi, s’adressant à l’épouse du juge Gascon, Marie Michelle Lavigne, juge à la Cour du Québec.

Tous les deux préposés aux espaces extérieurs du village olympique de Montréal en 1976, ils étaient chargés de répertorier dans un formulaire les endroits à nettoyer, puis à le refiler aux équipes de maintenance, qui elle, allait ramasser les détritus. « On voyait déjà la déférence du juge Gascon envers les tribunaux inférieurs! »

Reconnu comme perfectionniste à l’extrême chez Heenan Blaikie, même « son papier recyclé faisait l’objet d’un classement précis! ».

Un juge en habit de pompier?

Après un tel bien cuit, la table était mise pour l’arrivée du juge Gascon.

Bon joueur, il a lui aussi débuté son discours avec une touche d’humour. « Ça me touche vraiment beaucoup de vous voir si nombreux... pour célébrer les 25 ans de ma fille Stéphanie! »

Photo : Société des plaideurs.
Photo : Société des plaideurs.
Il a continué sur cette vague en soulignant la réaction de son épouse à son arrivée à la Cour suprême. « T’imaginais-tu dans tes rêves les plus fous me voir avec la toge rouge, et l’hermine et tout l’apparat? Mon amour, a-t-elle répondu, on est mariés depuis 30 ans. Dans mes rêves les plus fous, t’es torse nu en habit de pompier! »

Le combat pour la santé mentale

Entrant ensuite dans le vif du sujet, dans une salle pendue à ses lèvres où on pouvait entendre une mouche voler, M. Gascon a avoué « être terriblement anxieux » à l’idée de s’adresser à la foule sur un sujet peu conventionnel pour un juge.

Il s’est par la suite dit surpris de l’ampleur de l’histoire de sa disparition au printemps dernier et de la révélation de ses problèmes d’anxiété et de santé mentale. « Ça a été à la fois paniquant et libérateur. »

Photo : Société des plaideurs.
Photo : Société des plaideurs.
Lorsque vient le temps de définir les problèmes de santé mentale, le juge Gascon demande à ce qu’on s’éloigne des stéréotypes de faiblesse et de manque de contrôle, comme dans le film One Flew Over The Cuckoo's Nest. « Je n’ai pas le talent de comédien de Jack Nicholson, et si vous demandez à Marie Michelle de vous parler de ma relation avec le contrôle, elle vous dira qu’être hors contrôle, c’est l’antithèse de ce que je suis. »

Bien qu’elle ne soit pas la seule à recenser des problèmes de santé mentale chez ses membres, le juge Gascon croit que la culture de la profession fait en sorte que la communauté juridique y est particulièrement vulnérable.

« La culture du perfectionnisme, la mise au banc du droit à l’erreur, les exigences de la productivité, l’image de confiance en soi et de maîtrise de soi qui si chère au rôle d’avocat et de juge, et le climat de confrontation et d’adversité qui fait partie du quotidien de plusieurs » sont des facteurs qui peut enclencher des problèmes d’anxiété et de dépression, rappelle M. Gascon.

« Il n’y aura pas d’arrêt Jordan pour provoquer le changement de culture » nécessaire, alors le juge indique qu’il revient aux organisations de prendre le dossier au sérieux.

Selon lui, on doit s’inquiéter des avocats et juges qui sont mariés à leur travail. « Être workaholic, ce n’est pas une qualité, c’est une dépendance. »

Me Sylvie Rodrigue. Photo : Société des plaideurs.
Me Sylvie Rodrigue. Photo : Société des plaideurs.
Ayant appris au fil des ans à détecter les états de crise, le juge Gascon estime que de retourner à la base de l’hygiène de vie permet d’en atténuer les symptômes. « Sommeil, repas, exercice, et surtout, une place pour le plaisir. La fatigue mentale ne se guérit que par le plaisir. »

Dans une perspective fonctionnelle pour les plaideurs, il est revenu sur trois aspects de la pratique qui peuvent être anxiogènes, selon son expérience, mais qui peuvent être désamorcés par un état d’esprit différent.

Il avoue avoir eu à conjuguer avec l’appréhension de la plaidoirie, qu’il percevait comme une confrontation. Or, il la voit maintenant comme un « échange ». « Le juge a besoin d’entendre mes arguments. Ce n’est pas un adversaire, mais un allié. Il s’appuie sur la maîtrise du droit, il a besoin d’être appuyé. »

Deuxièmement vient l’appréhension des questions. « Je les voyais comme si ça pouvait m’empêcher de présenter mon argument. Si on m’interrompt, je saurai ce qui préoccupe le décideur et je pourrai y répondre. Si je finis pas dans le temps imparti, au moins j’aurai répondu aux préoccupations les plus importantes. »

Troisièmement, l’appréhension du juge. « Je ne peux pas tout contrôler, et ce qui ne m’appartient pas ne doit pas m’affecter. »

En conclusion, il a livré un bien simple mot pour les victimes de problèmes de santé mentale: « les solutions existent ». Et pour ceux qui les entourent: « vous faites partie de la solution. »

Le poulet de Cornouailles avec couscous israélien qui suivait était bien fade devant la force du témoignage de Clément Gascon.