Mes Stéphanie Brouillard et Valérie Dumas de Ernst & Young. Photos : Site Web de Ernst & Young, et LinkedIn de Stéphanie Brouillard et de Valérie Dumas
Mes Stéphanie Brouillard et Valérie Dumas de Ernst & Young. Photos : Site Web de Ernst & Young, et LinkedIn de Stéphanie Brouillard et de Valérie Dumas
Le HuffPost a mis la main sur une présentation de 55 pages sur laquelle s'est basée une formation proposée par le cabinet comptable Ernst & Young.

D'après le site internet, cette formation a été donnée à une trentaine de femmes cadres, en juin 2018, à Hoboken dans le New Jersey.

Si cette présentation a fait couler beaucoup d'encre, c'est pour son contenu que plusieurs ont qualifié de sexiste. Le HuffPost a obtenu ce document justement grâce à une participante outrée.

Réactions québécoises

En substance, la formation se concentre sur la façon dont les femmes ont besoin de se préparer pour s'intégrer dans un milieu de travail dominé par les hommes.

Ne pas parler trop fort, avoir l'air en bonne santé, être bien coiffées et avoir des ongles manucurés font partie des conseils donnés durant cette formation.

À savoir si elle a également été proposée dans les bureaux québécois de l'entreprise, les réponses sont plutôt floues. Me Valérie Dumas assure qu'elle a entendu parler de toute l'affaire qui a découlé de cette formation, mais qu'elle « n'a pas circulé à Montréal ». Elle n'a pas souhaité émettre son avis sur la formation.

Me Stéphanie Brouillard, quant à elle, dit avoir « bien reçu le document », mais n'a pas voulu en dire plus sans l'aval de son entreprise.

Quant à Me Chloé Landry-Boisvert, cette dernière ne se souvient pas vraiment. « Peut-être que je l'ai reçu, mais je reçois 500 courriels par jour », dit-elle.

Pour elle, certains passages de ce programme sont toutefois « une évidence ». Me Landry-Boisvert fait notamment référence aux femmes qui s'habillent de manière trop osée pour venir travailler. « Elles sont moins prises au sérieux », dit-elle.

Effectivement, il était conseillé aux femmes qui ont suivi la formation de porter des vêtements flatteurs, mais pas de jupes trop courtes, car cela risque de « brouiller les esprits ».

Ce ne serait donc pas aux hommes d'apprendre à se tenir correctement face à une femme, mais plutôt aux femmes de s'habiller de manière à ne pas susciter la convoitise ou déconcentrer leurs interlocuteurs.

Pour l'avocate, le tapage médiatique à la suite de cette affaire n'a pas lieu d'être, puisqu'elle ne « reflète pas la culture de l'entreprise ».

Elle ajoute : « dans mon département, toutes les femmes ne sont pas toujours bien coiffées ou manucurées et il n'y a pas un seul de nos boss qui viendrait nous faire des remarques. Je suis certaine que la personne qui a approuvé ça (la formation, NDLR) doit être dans la marde ».

Programme annulé

EY a assuré, dans un courriel adressé à Droit-inc, que ce programme a été annulé après avoir été passé en revue. « Il ne reflète ni les valeurs ni la culture d'EY et n'aurait dû être offert à aucune femme au sein de la société », ajoute-t-on dans le courriel.

« Afin de nous assurer que cela ne se reproduise jamais, nous avons lancé un examen exhaustif de nos processus et contrôles liés au contenu des programmes. Il est clair que des éléments du contenu du programme étaient inappropriés et à l’encontre de nos valeurs », peut-on encore lire.

Droit-inc n'a toutefois pas pu poser des questions de manière directe à EY. Nos demandes d'entrevue sont restées sans réponse.

Le cerveau des femmes est plus petit

Voici une liste non exhaustive des choses qu'on a pu lire dans le document donné lors de la formation :
  • Le cerveau des femmes « absorbe l'information comme des crêpes absorbent le sirop, il est donc difficile pour elles de se concentrer. Le cerveau des hommes est plutôt comme une gaufre. Ils arrivent mieux à se concentrer, car l'information est recueillie dans chaque petit carré de gaufre ».
  • D'après l'une des participantes citée par le HuffPost, on aurait même dit, durant cette formation, que le cerveau des femmes est de 6 à 11 % plus petit que celui des hommes.
  • Les femmes doivent être « polie » et porter des « vêtements qui s'harmonisent bien avec leur silhouette ».
  • Une longue liste dressait un portrait de caractéristiques attachées aux hommes et aux femmes : les femmes « parlent souvent brièvement » et « passent souvent à côté de l'essentiel », tandis que les hommes « parlent plus longuement, car ils croient vraiment en leur idée ».
  • Une « feuille de pointage masculin/féminin » a été donnée aux participantes dans laquelle on associait les qualités telles que « agir comme leader », « être agressif », « ambitieux », « avoir une forte personnalité » ou encore « la volonté de prendre position » aux hommes et les traits comme « affectueuse », « enfantin », « compatissant », « crédule » ou encore « aimant les enfants » aux femmes.

La présentation ne permet pas de savoir si ces « règles » sont présentées comme des attentes légitimes ou de faux stéréotypes.

Robin Ely, professeur à la Harvard Business School, qui fait des recherches sur le rôle du genre dans les organisations explique qu'il « n'y a pas beaucoup de preuves empiriques qu'il existe des différences entre les hommes et les femmes sur le plan des traits de caractère. Or, ce programme est basé sur cette hypothèse ».

D'ailleurs, Mme Ely a étudié les cabinets d'avocats et selon elle, les stéréotypes étaient plus fortement ancrés dans les cabinets qui avaient le plus faible pourcentage d'associés de sexe féminin.

Finalement, pour plusieurs experts, au lieu d'enseigner aux femmes comment démanteler ces stéréotypes, la présentation d'EY semble conseiller aux femmes comment vivre avec.

La formatrice fuit les médias

Le programme baptisé « Power-Presence-Purpose » a été réalisé par l'entreprise Marsha Clark & Associates, une entreprise texane dont le site internet n'est plus visible à l'heure où Droit-inc publie ces lignes. Toutefois, Droit-inc a pu avoir accès à la version du site internet de l'entreprise tel qu'il était visible en août 2019.

On pouvait alors y lire que sa fondatrice, Marsha Clark, a pour passion de « soutenir les femmes dans leur développement personnel et professionnel » et que ses programmes « permettent aux femmes d'explorer, de découvrir et d'optimiser leur potentiel ».

Aucune des tentatives pour joindre Mme Clark n'ont été fructueuses. La fondatrice explique elle-même à travers plusieurs réponses publiées sur LinkedIn, qu'elle ne souhaite pas « défendre (son) travail dans les médias ».

Attaquée par plusieurs personnes sur le réseau social, elle a toutefois répondu à certain d'entre eux, assurant qu'elle a reçu de nombreux messages de soutien de la part de femmes qui ont suivi ses formations.

Elle a d'ailleurs accusé le HuffPost de colporter de « fausses déclarations ». « Je suis là pour aider les femmes à devenir de véritables leaders, à développer leurs compétences et à avoir plus de choix et de possibilités, tant sur le plan personnel que professionnel », insiste-t-elle.

« Les stéréotypes sont partout. Je nous encourage à explorer les nôtres et à les dépasser pour connaître l'autre en tant que personne et non en tant que stéréotype », écrit-elle encore.