Me David Heurtel défend l'utilité du publisac. Photo : Site Web de Publisac et de Fasken
Me David Heurtel défend l'utilité du publisac. Photo : Site Web de Publisac et de Fasken
Le débat sur l’avenir du Publisac et notamment sur son mode de distribution nous place collectivement face à des choix qui nous forcent à faire une réflexion sur le sens véritable et sur le caractère éthique de la transition écologique.

Le sentiment d’urgence qui nous anime tous, avec raison, ne devrait pas nous faire perdre de vue que les décisions que nous prenons peuvent avoir pour effet de jeter le bébé avec l’eau du bain alors que d’autres solutions plus structurantes sont pourtant à notre portée.

Il faut craindre, si l’on succombe au dogmatisme, que la transition se voulant verte n’en soit justement pas une et qu’on adopte au contraire, à la sauvette, des mesures brutales qui dénoteront surtout un manque de collaboration et d’analyse globale. Certaines mesures peuvent paraître satisfaisantes sur le moment pour quelques militants ou même quelques politiciens, mais peuvent pourtant avoir des conséquences dramatiques sur les plans économique, social et même environnemental.

Barack Obama, qui était ici il y a quelques jours, allait justement en ce sens lorsqu’il évoquait, par exemple, les travailleurs de l’industrie pétrolière ou tout simplement les citoyens de l’Inde qui vivent sans électricité. Va-t-on, du jour au lendemain, priver les uns du gagne-pain qui nourrit leur famille et dire aux autres qu’ils n’auront jamais accès à l’électricité, avec toutes les conséquences que cela suppose sur leurs conditions de vie, et ce, au nom de l’urgence climatique ?

Nos leaders ont donc une responsabilité qui est de tenir compte de toutes les dimensions d’un problème, quel qu’il soit, et de trouver une solution qui soit stratégique et qui permette que la transition écologique ne se fasse pas sur le dos de personnes qui n’ont pas voix au chapitre.

Le développement durable, on a tendance à l’oublier, se définit par l’équilibre que l’on recherche entre les dimensions environnementale, sociale et économique.

Dans le cas du Publisac, la démonstration a été faite que le produit, au premier chef, a une utilité sociale considérable. Neuf Québécois sur 10 le consultent. Les ménages à faible revenu, les personnes âgées et tous ceux, très nombreux, qui préfèrent encore le papier à l’internet comptent sur lui pour réaliser des économies et boucler leurs fins de mois. Ces ménages font des économies qui sont d’environ 1000 à 1500 $ par année. Ne mettons pas de côté les besoins des aînés et des familles à faible revenu et proposons d’autres solutions raisonnables.

De plus, à l’heure où l’État a reconnu la crise des médias et leur vient en aide, il nous faut également considérer que le Publisac est le canal de distribution de 95 % des hebdomadaires du Québec. À ce titre, il joue un rôle important sur le plan démocratique et sa disparition pourrait mettre en péril les finances de nombreux journaux, puisqu’il n’y a aucune autre solution réaliste qui soit aussi économique.

En outre, le Publisac est géré de manière responsable. Il n’est pas distribué à ceux qui ne le désirent pas et s’inscrit donc dans une perspective de réduction à la source.

Le sac lui-même, fabriqué de plastique recyclé, ainsi que son contenu sont entièrement recyclables et les chiffres montrent qu’ils sont effectivement recyclés.

Imposer le opt-in en remplacement d’un opt-out (option de retrait) pour la distribution entraînerait la fin du Publisac à cause de complexités et de coûts supplémentaires qui rendraient l’opération non viable. Ce sont des milliers d’emplois au Québec qui disparaîtraient et de nombreuses entreprises qui seraient perturbées. Pouvons-nous, collectivement, réfléchir à des propositions qui auront de réels effets bénéfiques sur l’environnement et qui ne se feront pas au détriment de l’économie et de milliers de familles?

Le développement durable devrait être la poursuite et l’atteinte d’un équilibre entre le développement économique, le progrès social et la protection de l’environnement. Ce changement de modèle exacerbe un déséquilibre, génère des divisions inutilement et gaspille une précieuse occasion de rassembler toutes les parties prenantes afin de trouver des solutions concrètes et réellement innovatrices.

Le Publisac est au cœur d’un écosystème et l’affaire est plus complexe qu’il n’y paraît. Nos décideurs doivent accepter de considérer tous les aspects de l’enjeu.

La transition écologique se fera-t-elle sur le dos d’une population vivant dans une situation précaire alors qu’elle pourrait se faire autrement ? Mettront-ils des bâtons dans les roues des entreprises qui tentent de restructurer l’économie simplement pour sauver les apparences ? Voilà des questions auxquelles on ne peut pas échapper dans les circonstances.


Sur l’auteur
Me David Heurtel est avocat-conseil chez Fasken et ancien ministre du Développement Durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements Climatiques (2014-2017) et ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (2017-2018)