Marie-Hélène Giroux a été clouée au lit, épuisée, secouée par des quintes de toux, alors qu’elle revenait d’un voyage à Londres. Photo : Marie-Hélène Giroux avocats
Marie-Hélène Giroux a été clouée au lit, épuisée, secouée par des quintes de toux, alors qu’elle revenait d’un voyage à Londres. Photo : Marie-Hélène Giroux avocats
Marie-Hélène Giroux a été clouée au lit, épuisée, secouée par des quintes de toux, alors qu’elle revenait d’un voyage à Londres.

Tout juste avant que le Canada n'exige qu’on se mette en quarantaine au retour de l’étranger. Depuis, elle entretient le doute que c’est le coronavirus qui l’a terrassée.

Quand elle a su que Santé Canada avait approuvé, la semaine dernière, un test sérologique (pour détecter des anticorps à la COVID-19), elle a repéré une clinique qui offrait le test pour s’y soumettre.

« Je voulais en avoir le cœur net. Même si on ignore la durée de l’immunité, il me semble que je serais moins inquiète », dit-elle.

En sa qualité d’avocate, Marie-Hélène Giroux est très sensible aux questions des droits et libertés individuels. Elle redoute les dérapages si certains secteurs ou employeurs choisissent d’exiger des certificats d’immunité, des certificats démontrant qu’une personne a eu la COVID-19 et qu’elle est ainsi protégée.

« Ce serait complètement discriminatoire! s’exclame l’avocate. Sans parler de l’atteinte à la vie privée que ça constituerait. »

Alors que notre entretien se terminait, Marie-Hélène Giroux a reçu l’appel de la clinique... Son test est négatif.

Déception. Elle qui a été si malade n’a finalement eu qu’une infection attrapée dans l’avion.

Des certificats d’immunité qui ne certifient rien

L'avocat Sébastien Pierre-Roy
L'avocat Sébastien Pierre-Roy
Plusieurs pays considèrent la mise en place de certificats d’immunité pour favoriser une reprise économique et éviter l’effondrement.

L’Allemagne et le Chili l’envisagent, alors qu’aux États-Unis et en France, il en est aussi question.

Bien qu’on puisse comprendre l’intention des gouvernements, cela pose de grands risques.

« Dans l’état actuel de la science, ça ne peut pas fonctionner, déclare le professeur Daniel Weinstock, directeur de l’Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé de l’Université McGill. On ne connaît pas la durée de l’immunité. Sera-t-elle temporaire? Permanente? Et il faut s’inquiéter de l’utilisation qu’on ferait de ces travailleurs, si on les croit invulnérables. On voudra se servir d’eux comme d’éventuels boucliers pour empêcher le virus d’entrer dans l’entreprise, par exemple. C’est très douteux sur le plan éthique. »

Sans compter ceux qui seraient privés de travail et alors tentés de s’infecter volontairement pour acquérir ce statut « d’immunisés ».

Me Sébastien Pierre-Roy, qui a fait du droit de la santé pendant 20 ans, abonde dans le même sens. Si les certificats étaient fiables et basés sur une science solide, ça se défendrait peut-être, selon lui, mais ce n’est pas le cas pour le moment.

« Depuis le début de la crise sanitaire, on a montré qu’il est possible de réduire momentanément les droits et libertés individuels pour des motifs extrêmement sérieux, sans déclencher de révolution (interdiction de rassemblements, de déplacements, etc.), mais le danger viendra quand il sera question de donner des privilèges à des gens prétendument immunisés », indique-t-il.

Me Pierre-Roy propose l’exemple suivant : « Si une municipalité embauchait des gens sur présentation d’un certificat d’immunité, ceux qui n’ont pas accès à cet emploi pourraient plaider que la politique est discriminatoire et, à mon avis, il ne serait pas difficile de convaincre un tribunal ».

L’accès pour tous

Daniel Weinstock, professeur de droit à l'Université McGill. Photo : McGill
Daniel Weinstock, professeur de droit à l'Université McGill. Photo : McGill
La validité de ces certificats n’est pas le seul enjeu, souligne Me Pierre-Roy. L’accès aux tests sérologiques constitue un autre problème.

Les tests seront-ils gratuits? Disponibles dans toutes les régions? Les soins de santé au pays sont accessibles et gratuits pour tous; si seule une tranche de la société y a accès, ce sera inacceptable, dit-il.

Depuis qu’il est approuvé par Santé Canada, le test LIAISON est offert dans certaines cliniques privées de la province et son administration coûte 200 $.

« On pourrait en venir à créer deux catégories de personnes, s’inquiète Me Delphine Roigt, éthicienne clinique. Celles qui ont de l’argent, qui peuvent se payer le test et obtenir un certificat, advenant que le test révèle des anticorps à la COVID, et les autres. »

Toutefois, si l’intention est d’avoir une évaluation fidèle de la proportion de gens immunisés afin de prendre de meilleures décisions et d’adopter des politiques sociales fondées sur ce portrait, les tests sont tout à fait acceptables et utiles, selon elle.

« Mais aller se chercher un certificat, à la pièce, c’est discutable sur le plan éthique », dit-elle.

D’ailleurs, ce test sérologique introduit au pays la semaine dernière l’a été dans le cadre d’un projet de recherche à la grandeur du Canada qui s’étendra sur deux ans.

Deux ans durant lesquels un groupe d’experts prélèvera des échantillons sanguins au sein de la population canadienne pour établir un portrait épidémiologique de la COVID-19.

Daniel Weinstock renchérit sur ces propos. Le professeur craint que l’octroi d’un certificat d’immunité ne reconduise, ou pire, n'accentue des inégalités.

À son avis, il vaut mieux chercher des solutions, comme on le fait maintenant, c’est-à-dire aménager l’espace public pour que les gens puissent se déplacer sans danger, repenser l’espace de travail, l’espace urbain, bref favoriser les solutions plus égalitaires pour tous.

« Nous sommes dans un processus laborieux, ajoute-t-il, mais c’est le bon. Bien sûr, ça exige plus d’organisation, ça prend de l’ingéniosité, on l’a vu dans les magasins d’alimentation, dans les pharmacies, mais quand tout le monde y met du sien, ça fonctionne. »

Certificats, carnets et autres passeports

Me Delphine Roigt. Photo : Twitter
Me Delphine Roigt. Photo : Twitter
Il existe pourtant des situations pour lesquelles il est permis d’exiger certains certificats médicaux. Ainsi, certaines associations exigent un passeport biologique pour en faire partie. Un passeport qui regroupe les résultats des contrôles antidopage, mais aussi le profil biologique du coureur. Pourquoi serait-ce davantage acceptable que l’Union cycliste internationale (UCI) en fasse une condition d’adhésion? Et pourquoi ne peut-on voyager dans certains pays que si l’on fait la preuve qu’on a reçu des vaccins contre certaines maladies?

« La réponse est fort simple, explique Me Roigt. Dans le cas des vaccins contre la fièvre jaune ou la typhoïde, la science a démontré qu’ils étaient une protection efficace. Quant aux passeports pour les cyclistes, les associations ont établi des balises pour contrer le dopage. Si un coureur veut obtenir le privilège de faire partie d’une association reconnue, il accepte une certaine atteinte à sa liberté. C’est son choix. »

On n'en est pas encore là avec la COVID-19, puisqu’on essaie seulement de prévoir l’imprévisible et de se prémunir contre le prévisible.