Le premier ministre du Canada Justin Trudeau porte un masque à son arrivée sur la colline du Parlement à Ottawa, le mercredi 20 mai 2020.
Le premier ministre du Canada Justin Trudeau porte un masque à son arrivée sur la colline du Parlement à Ottawa, le mercredi 20 mai 2020.
Des Canadiens ont déposé un recours constitutionnel devant les tribunaux pour contester l'obligation de porter le masque dans des lieux publics fermés. Ils jugent que cette protection n'est basée sur aucun fait scientifique.

Leur défense tentera d'obtenir au préalable une injonction devant la Cour supérieure de l'Ontario cet été pour faire annuler l'obligation de porter le couvre-visage avant que leur cause soit entendue sur le fond. Cette audience aura lieu au plus tôt à l'hiver.

Selon leur document de cour, les plaignants affirment que les mesures sanitaires que les autorités de santé publique ont établies pour lutter contre le nouveau coronavirus sont inefficaces, injustifiées et illégales, parce qu'elles ne reposent sur aucune preuve scientifique ou médicale et qu'elles sont même dangereuses pour la santé des Canadiens.

Le maire de Toronto, John Tory, est visé dans ce recours constitutionnel.
Le maire de Toronto, John Tory, est visé dans ce recours constitutionnel.
Le recours de 900 pages est vaste, complexe et comprend, outre le masque, d'autres mesures, comme la quarantaine, le confinement, la distanciation physique et la fermeture des commerces au début de la pandémie.




« Aucun fait scientifique »

« Nous avons les témoignages de 43 experts canadiens et du monde entier qui soutiennent que ces mesures ne sont corroborées par aucun fait scientifique, qu'elles n'ont au préalable fait l'objet d'aucun essai clinique qui aurait pu prouver leur efficacité et qu'elles sont extrêmes dans les circonstances », affirme l'avocat des plaignants Rocco Galati.

Me Galati représente sept plaignants et l'association Vaccine Choice Canada, qui prône l'utilisation facultative des vaccins. Leurs noms y ont été censurés, sauf celui de Denis Rancourt, un ancien professeur de physique de l'Université d'Ottawa.

La docteure Theresa Tam, l'administratrice en chef de la santé publique du Canada.
La docteure Theresa Tam, l'administratrice en chef de la santé publique du Canada.
Le recours vise une vingtaine de personnes, entités, administrations municipales et régionales et des agences de santé publique. On y retrouve les premiers ministres Justin Trudeau et Doug Ford, l'administratrice en chef de l'agence de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, ou encore le maire de Toronto, John Tory.

Me Galati soutient qu'il existe une littérature scientifique abondante sur l'inefficacité du masque contre les virus en suspension dans l'air et sur le danger qu'il représente pour ceux qui ont un problème médical sous-jacent, comme la difficulté de respirer.

« La Dre Tam disait en mars que le masque n'était pas nécessaire, alors que les Torontois et les Montréalais se déplaçaient en métro sans couvre-visage, et quatre mois plus tard, soudainement, le masque devient obligatoire au moment où la courbe s'aplatit. Comment la science a-t-elle pu évoluer en si peu de temps? », s'interroge-t-il.

Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, et sa ministre de la Santé, Christine Elliott (en arrière plan), sont également cités dans le recours.
Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, et sa ministre de la Santé, Christine Elliott (en arrière plan), sont également cités dans le recours.
Me Galati ajoute que la Dre Tam ne fait que suivre les consignes de l'OMS et du CDC d'Atlanta, qui ne recommandaient pas à l'époque de porter le masque de façon obligatoire. « Le public prend tout ce que la Dre Tam lui dit pour parole d'évangile, mais des organisations comme l'OMS ou le CDC ne sont pas infaillibles », affirme Rocco Galati.

« Il est même écrit en gros caractères sur les boîtes de masques qu'ils ne vous protègent pas contre la COVID-19, quelle est alors la logique? », ajoute-t-il.

L'avocat souligne que « le gouvernement Trudeau a même poussé l'audace de menacer de poursuivre quiconque au criminel pour désinformation », si des informations qui contredisent celles des autorités au sujet de la COVID-19 étaient publiées. « C'est de la folie », poursuit-il.

L'avocat torontois accuse d'ailleurs les autorités d'avoir tergiversé sur l'utilité du masque avant de le rendre obligatoire.

Le médecin hygiéniste en chef de l'Ontario, le Dr David Williams, est également nommé dans le recours.
Le médecin hygiéniste en chef de l'Ontario, le Dr David Williams, est également nommé dans le recours.
M. Galati dit d'ailleurs que les gouvernements n'ont présenté aucune preuve scientifique au public de ce qu'ils avancent aujourd'hui au sujet des bienfaits du couvre-visage. « Il n'est pas normal dans une démocratie de contraindre une agence de santé publique à révéler leurs sources devant les tribunaux », ajoute-t-il.

L'avocat Christopher Rudnicki, qui se spécialise dans les procédures d'appel, réplique que « les gouvernements sont en droit de changer d'avis à la lumière de nouvelles preuves scientifiques et qu'une telle façon de faire est une bonne façon d'élaborer des politiques de santé publique ».

Me Galati ajoute qu'il a très hâte de confronter les données des experts que les défendeurs devront présenter en cour pour justifier leurs mesures sanitaires. « Il n'existe aucun droit inhérent à la vie et à la sécurité de la personne plus fondamental que le droit de respirer », dit-il en précisant que la visière serait plus appropriée.

L'avocat Julius Grey en entrevue à Radio-Canada.
L'avocat Julius Grey en entrevue à Radio-Canada.
L'avocat ajoute enfin que le taux d'infection recensé dans la population n'est pas pertinent et que seul le taux de mortalité est important dans l'adoption de politiques de santé publique. « 99 % de ceux qui ont attrapé le virus s'en sont rétablis; en fait, 84 % de ceux qui en sont morts ou qui en sont décédés à la suite de complications vivaient dans des centres de soins de longue durée au pays », précise-t-il.

Le constitutionnaliste Julius Grey ajoute néanmoins que les séquelles liées à la maladie ne sont pas à prendre à la légère. « Depuis quelques jours, des publications démontrent que même pour les gens qui n'en meurent pas, il y a souvent des séquelles importantes 2 ou 3 mois plus tard, et on ne sait pas s'ils vont se rétablir à 100 %... c'est une maladie sérieuse et il y a autre chose que la mortalité », explique-t-il.

Rocco Galati soutient que les mesures sanitaires de l'Ontario et du fédéral violent les articles 2, 7, 8, 9 et 15 de la Charte.
Rocco Galati soutient que les mesures sanitaires de l'Ontario et du fédéral violent les articles 2, 7, 8, 9 et 15 de la Charte.
Me Galati regrette en outre que les citoyens ne s'informent pas assez pour en savoir davantage à ce sujet. « Les gens ont peur et il est légitime d'avoir peur, mais lorsque la peur s'installe devant l'inconnu ou ce qu'ils perçoivent comme étant une menace, ils sont prêts à accepter n'importe quelle explication des autorités », dit-il.

L'avocat torontois se défend par ailleurs de souscrire à n'importe quelle théorie du complot sur cette maladie.

Un précédent au Canada

C'est la première fois que les mesures sanitaires au Canada devront passer le test des tribunaux. Aux États-Unis et en Roumanie, certaines mesures ont été qualifiées d'inconstitutionnelles, parce qu'elles limitent les droits et libertés au regard de la Constitution de ces pays.

La Cour constitutionnelle de Roumanie a par exemple invalidé les mesures du gouvernement local en matière de lutte contre la COVID-19, notamment parce qu'il a adopté ces mesures sous forme de décrets et sans débat au Parlement avec l'opposition. « Nous en faisons aussi mention dans nos arguments, ce n'est ni démocratique ni constitutionnel », souligne Me Galati.

Le port du masque est obligatoire dans les transports publics à Toronto.
Le port du masque est obligatoire dans les transports publics à Toronto.
Me Grey relève néanmoins que la Roumanie n'a pas une grande tradition libérale comme le Canada et rappelle que les décrets qui ont été adoptés ici sont justifiés par une loi qui permet le recours aux décrets.

Il convient néanmoins qu'il aurait été utile de débattre du port du masque au Parlement fédéral ou dans les législatures provinciales avant de le rendre obligatoire. « Je suis néanmoins convaincu qu'il n'y a pas un seul parti parmi ceux qui sont représentés à Ottawa ou à Queen's Park qui s'y serait opposé », précise-t-il.

L'Association canadienne des libertés civiles ne croit pas que le recours des plaignants soit futile, mais elle met en doute leur stratégie pour remettre en question des mesures sanitaires contre la COVID-19, parce que leur recours touche à de nombreux domaines.

Des manifestants contre le port du masque obligatoire étaient présents dimanche devant l'Assemblée législative de la Saskatchewan à Regina.
Des manifestants contre le port du masque obligatoire étaient présents dimanche devant l'Assemblée législative de la Saskatchewan à Regina.
« Les tribunaux ne sont pas là pour mettre en doute les politiques des gouvernements ou de décider si elles sont bonnes ou mauvaises, mais plutôt veiller à ce qu'elles soient constitutionnelles », explique sa porte-parole, l'avocate Cara Zwibel.

Mme Zwibel affirme que la cause ne sera pas facile à défendre, parce que ces mesures comportent des garanties et des accommodements pour ceux qui ne peuvent porter un masque pour des raisons de santé, poursuit-elle.

L'avocate de l'ACLC ajoute que ces garanties sont si souples que les opposants au port obligatoire du masque n'ont pas à justifier leur refus de le porter à un policier avec une contre-indication de son médecin.

À Toronto, les magasins doivent afficher sur leur vitrine une affiche qui exige le port du masque à l'intérieur.
À Toronto, les magasins doivent afficher sur leur vitrine une affiche qui exige le port du masque à l'intérieur.
« Rien ne me frappe dans ces mesures sanitaires comme étant déraisonnable », ajoute Me Grey. En temps de crise sans précédent, la santé publique l'emporte, selon lui, sur les droits individuels à condition que les restrictions soient raisonnables, selon lui.

Me Grey pense ainsi que l'article 1 de la Charte permet d'appliquer des limites raisonnables contre certaines libertés dans nos démocraties.

« On ne peut pas toujours prévoir ce qui va arriver à cause des urgences qui surviennent; les libertés sont en conflit l'une avec l'autre, il y a le droit à la vie et à la sécurité de la personne et la liberté de se promener sans masque. Qu'est-ce qui est le plus important? » souligne-t-il.

Les masques sont obligatoires dans de nombreux lieux publics fermés au Canada.
Les masques sont obligatoires dans de nombreux lieux publics fermés au Canada.
Christopher Rudnicki soutient qu'il est très peu probable que les plaignants obtiennent raison, parce que leur démarche est disproportionnée.

Il existe, selon Me Rudnicki, un consensus dans la communauté scientifique sur l'efficacité du masque, en particulier parmi les personnes vulnérables. « Si les autorités visées dans ce recours sont en mesure de défendre la légitimité et la raison d'être de leurs mesures sanitaires, les tribunaux leur donneront raison », prédit-il.

En ce sens, la prépondérance des probabilités sera déterminante selon lui. Au final, ce seront les faits scientifiques des témoins de Me Galati qui devront convaincre le juge par rapport aux faits scientifiques des autorités de santé publique, explique-t-il.

La demande d'injonction devrait être entendue en priorité devant la Cour supérieure de l'Ontario avant la cause en tant que telle.
La demande d'injonction devrait être entendue en priorité devant la Cour supérieure de l'Ontario avant la cause en tant que telle.
Me Grey ajoute que la dissidence dans le monde scientifique n'est pas nouvelle et que tous les savants ne partagent pas les mêmes idées sur des problématiques. « Il y a toujours des gens qui ne croient pas que le réchauffement climatique est réel et, dans le contexte actuel, je pense qu'il serait téméraire de se fier à la dissidence ».

Il pense qu'il est dans l'intérêt du public d'entendre la cause malgré tout, parce que le virus n'est pas près de disparaître ou même si un vaccin devait voir le jour, parce que cela prendra au moins six mois pour le distribuer.

« Même ceux qui s'y opposent devraient au moins reconnaître qu'il est important dans une démocratie de scruter les mesures des autorités en situation d'urgence et d'en mesurer l'impact sur les libertés pour voir si elles sont vraiment nécessaires », ajoute Cara Zwibel.

Les parties ont été notifiées du recours. Dans un communiqué, le ministère du Procureur général de l'Ontario s'est toutefois refusé à tout commentaire, puisque le litige est maintenant devant les tribunaux.