L'auteure de cet article, Myriam Andraos. Photo : Facebook
L'auteure de cet article, Myriam Andraos. Photo : Facebook
J’ai quitté la profession. Complètement. Voilà, je ne suis plus avocate.

Pourquoi quelqu’un qui est passionnée par ce qu’elle fait, manifeste du talent, rencontre du succès et gagne bien sa vie changerait entièrement de carrière?

Dans mon cas, il y avait une multitude de signes qui pointaient tous dans la même direction, à commencer par la fréquence et l’intensité des émotions négatives. Vivre régulièrement et répétitivement des émotions négatives ne faisait que m’éloigner de la joie et du bonheur, qui sont des objectifs de vie pour moi.

J’avais beau eu travailler sur moi et tenter de gagner en détachement et en sagesse, le constat était que je m’assombrissais. C’est que ces fameuses émotions négatives n’étaient que le symptôme ou la conséquence d’autre chose : les causes de ce « non-match » entre la profession et moi.

Honnêtement, ces causes sont multiples et diverses. Je vous épargnerai la plate liste. Tout de même, deux éléments importants méritent mention.

En effet, si à la base j’étais une jeune avocate idéaliste, optimiste et empreinte d’un grand sens de la Justice, le système m’a inéluctablement tirée vers la déception et le cynisme. J’ai vécu une désillusion radicale par rapport à notre système de justice.

Des juges rudes...

D’abord, il semble qu’il soit commun pour plusieurs juges (et accepté, même par le Conseil de la Magistrature) de traiter des avocats de manière rude, condescendante et désagréable. Il m’apparait que cela concerne surtout les avocats en défense et jeunes. Et si on est une jeune femme en défense, qui en plus ose se démener pour son client, alors là on n’a rien pour soi et les risques de « passer au batte » sont exponentielles.

Me Myriam Andraos, jeune criminaliste pas comme les autres
Me Myriam Andraos, jeune criminaliste pas comme les autres
Personnellement, j’ai (presque) tout vu. Par des juges, je me suis fait crier dessus, ignorer, lever les yeux au ciel quand je parle, interrompre à répétition, empêcher de parler, bloquer d’office et systématiquement dans mes contre-interrogatoires, rabaisser et dénigrer devant mes clients, intimider, presser arbitrairement, manqué de respect envers mes idées et mon intelligence, lancer des remarques sarcastiques, etc.

Détrompez-vous, la plupart de mes expériences ont été somme toute agréables et stimulantes. Cependant, les épreuves douloureuses et cassantes demeurent trop fréquentes.

Un tel environnement de travail équivaut à du harcèlement psychologique. Le harcèlement est pourtant largement interdit dans les milieux professionnels du Québec, tout comme le « bullying » dans les cours d’école. Mais la violence psychologique dans les salles de cour, elle, est apparemment normale. Quant à moi, c’est intolérable et inacceptable en 2020.

Les juges nous doivent respect et considération, de la même façon que nous le leur devons. Peu importe les titres et les supposées positions d’autorité, les humains sont universellement égaux en droits et en dignité. Il me semble que cela aurait dû être intégré aux mentalités depuis le temps (les années 1950 pour la déclaration de l’ONU ou en 1982 pour la Charte canadienne, au choix) …

Personnellement, il m’est apparu évident que je n’ai absolument pas besoin de subir ça pour gagner ma vie. Point. Une fois c’est trop. Régulièrement c’est encore pire.

Ça, c’était la première raison de ma désillusion.

Justice = Juges?

La deuxième raison, maintenant, va probablement de pair avec la première. J’ai été obligée de constater que, en fin de compte, la « Justice » dépend du juge qu’il y a en face de soi – c’est-à-dire un humain, parfois borné, parfois irrité par la cause, l’avocat ou l’accusé, parfois touché dans ses valeurs ou sa morale, et qui rend bien la décision qui lui tente finalement.

Certains juges vont faire milles pirouettes intellectuelles pour tenter de justifier une décision qui ne se tient pas. D’autres vont se complaire dans le déni en ignorant tout ce qui les contredit. Si le juge veut conclure à XYZ, il va trouver une manière de se rendre à XYZ. C’est d’une tristesse absolue.

En d’autres mots, je parle d’injustice.

Il ne s’agit pas de tous les juges, ni de toutes les causes évidemment, mais il y en a beaucoup trop.

On nous dira alors : « Votre client n’a qu’à aller en appel, c’est comme ça que le système fonctionne ».

Le hic, c’est qu’un appel peut coûter quoi, 20 000$, 30 000$, 50 000$ en papiers et en avocats, si ce n’est plus? Certaines personnes ne peuvent pas aller en appel pour des raisons financières évidentes.

Puis, certains clients vivent très mal les procédures judiciaires – et je les comprends. C’est stressant et oppressant. Il y a beaucoup en jeu : emploi, liberté, famille, argent, réputation, santé mentale. En prime, plus souvent qu’autrement, la justice s’affaire à ressasser constamment le passé des gens, les empêchant de passer à autre chose dans leur vie. C’est négatif.

Ainsi, j’ai vu des personnes dont je suis certaine de l’innocence être trouvées coupables, mais décider de ne pas appeler de la décision. Après avoir vécu « l’enfer » de la justice pendant 2-3 ans, elles ne veulent pas se lancer dans un appel pour un autre 2-3 ans. Elles veulent juste en finir avec cette étape de vie, s’en libérer et aller de l’avant. Qui ne peut les comprendre?

Dégoûtée, j’en suis venue à appeler notre système : le système d’injustice. Je pense que c’est ça du cynisme. J’ai perdu la foi en la Justice Humaine et un peu du respect que je lui portais du même coup.

Certains parviennent à bien se porter devant cet état de fait. Pas moi. Je sais que je traine une blessure d’injustice de mon enfance. C’est probablement d’elle que j’ai trouvé la fougue de me battre assidûment pour mes clients. Je tente tant bien que mal de nettoyer cette blessure, de la panser et de la laisser cicatriser. Mais je demeure sensible et je supporte mal l’injustice. Pourquoi donc me mettre en position d’être blessée à nouveau et de rouvrir encore et encore cette plaie comme le supplice de Prométhée?

À un moment, c’est devenu très clair. Il fallait que je m’en aille. Au lieu de m’acharner à essayer de mieux gérer mes émotions négatives – comme si le problème venait de moi, alors que ces émotions sont tout à fait normales, naturelles et compréhensibles –, j’ai fait le choix d’épurer ma vie des sources continues de souffrance évitable. Je ne changerai pas le système ni les mentalités. Alors mieux vaut m’en éloigner le plus possible et m’épanouir dans le calme, la paix et la douceur. J’ai pris cette décision il y a bientôt un an, et pas une seule fois je ne l’ai regrettée.

En fait, je remercie l’univers de m’avoir transportée sur cette route. Je ne suis pas désolée de ce que j’ai vécu. Au contraire, grâce à toute cette expérience de vie, j’ai appris à mieux connaître mon vrai moi, à m’écouter et à me rapprocher de mon idéal de vie. La vie est bien faite.

Je ressens aujourd’hui des moments de bonheur beaucoup plus fréquemment, chaque jour en fait. Je mène une belle petite existence, sur mesure pour moi et telle que je l’ai choisie. J’ai grandi. J’ai avancé. Je me sens libre et légère. Je rayonne. Je commence un nouveau cycle.

Sur l’auteure

Myriam Andraos a pratiqué toute sa carrière en droit criminel. En 2018, elle se confiait à Droit-inc...