Un magasin Dollarama de Longueuil a servi de décor à un pathétique feuilleton digne des pires chaînes de télévision de ce monde. Pendant cinq mois, une employée a subi la violence verbale et les menaces de ses deux supérieures immédiates.

À bout de nerfs, la femme s’est finalement fait prescrire un arrêt de travail par son médecin. Mais son employeur a continué à l’intimider et à lui nuire pendant son congé de maladie.

Dans une longue décision faisant 43 pages, la Commission des relations de travail (CRT) vient de donner raison sur toute la ligne à la plaignante. Le détaillant montréalais a été condamné à lui verser 43 000 $.

« Dollarama n’a pas pris les moyens raisonnables pour faire cesser le harcèlement psychologique dont était victime madame Cadieux, conclut la commissaire Louise Verdone. Ils ont choisi de soutenir les gestionnaires du magasin au détriment de (la victime). »

Le montant inclut une indemnité pour salaire perdu et pour la perte de son emploi, de même que 10 000 $ en dommages moraux et 5 000 $ en dommages punitifs.

Deux harceleuses agressives et vulgaires

En retournant sur le marché du travail, Nicole Cadieux ne devait certainement pas s’attendre à vivre ce qu’elle a vécu. La femme, qui ne possède que sa troisième secondaire, a été embauchée par Dollarama comme caissière et commis. Elle y a travaillé au salaire minimum pendant deux ans, avant de se retrouver épuisée, malade, démoralisée.

Sa première année et demie s’était pourtant bien déroulée. Mais tout a basculé au début de 2007. Un banal incident a alors mis un terme à l’ambiance relativement paisible qui régnait dans le magasin. Nul ne pouvait s’en douter, mais c’était le prélude à une série incroyable de péripéties.

Tout au long du printemps et de l’hiver 2007, Nicole Cadieux, a été le souffre-douleur de la gérante et de l’adjointe à la gérante du Dollarama où elle travaillait.

Qualifiées de « harceleuses » par la CRT, ces deux femmes juraient et utilisaient sans cesse un vocabulaire vulgaire, injurieux et agressif. Elles lançaient aussi des objets, claquaient des portes et faisaient peur aux employées au point où personne n’osait argumenter.

Leur réaction était « toujours déplacée et démesurée par rapport à la nature de l’incident ou des propos de Mme Cadieux ». « Ce qu’elle a vécu à ce magasin va bien au-delà d’un conflit de travail ou de personnalités, de malentendus ou de perceptions non fondées. Elle n’a pas fait l’objet d’un exercice légitime d’autorité, mais d’un abus de pouvoir de la part de la gérante et de l’adjointe à la gérante », poursuit la commissaire.

Des objets lancés sur le mur

Février 2007. Nicole Cadieux, demande à une collègue de venir lui porter de la monnaie à la caisse en l’appelant « madame Patricia » dans l’interphone. C’est, pour elle, une façon de démontrer du respect aux personnes plus âgées qu’elle. Or, la gérante ne l’entend pas de cette manière. Elle lui ordonne de venir la voir dans son bureau sur un ton sec et sans équivoque. « C’est quoi ton crisse de problème toué de dire madame Patricia? lui demande-t-elle. C’est quoi tu cherches? »

Mme Cadieux est confuse, elle ne comprend pas sa faute et comment cela pourrait avoir blessé cette employée. Or, il s’avère que l’employée n’aime pas se faire appeler « madame ». L’incident est traité avec tellement d’agressivité que la femme demeure « hantée par cette histoire insensée », a-t-elle raconté au tribunal. Le lendemain, ce n’est pas terminé. La gérante, encore furieuse, tape sur la table et lance des objets sur le mur en lui reparlant de l’affaire.

Présente dans la pièce, l’adjointe à la gérante en ajoute en prenant une posture intimidante. L’employée craint qu’on lui fasse mal. Elle est prise de panique parce que la gérante bloque la sortie et que la porte est fermée. Elle pleure et cherche à comprendre ce qu’elle a fait de mal. La rencontre se termine par une menace : « Attends, toi ! Tu vas te faire couper des heures. »

« Le climat de travail devient lourd et pénible pour madame Cadieux après ces rencontres. Elle se sent surveillée. Elle voit deux fois l’adjointe à la gérante la surveiller à travers les étalages ajourés. D’ailleurs, des clients l’informent qu’on la surveille », peut-on lire dans la décision.

Une « salope »

Quelques jours plus tard, un client demande à la victime de vérifier si un produit manquant sur les tablettes ne serait pas disponible dans l’entrepôt. La gérante, témoin de la scène, demande au client s’il a choisi de poser la question à Mme Cadieux — plutôt qu’à une autre employée — parce qu’elle « a l’air d’une salope ». « Le client reste figé. Mme Cadieux est mortifiée et incapable de répondre. »

De plus en plus blessée, la victime cache ses émotions. Elle se sent isolée.

Pendant ce temps, une autre histoire bouleverse le magasin. Un commis d’entrepôt aurait commis « des gestes inappropriés à connotation sexuelle » à l’endroit de l’adjointe à la gérante. Cette dernière porte plainte à la police. Les employées sont prévenues qu’elles n’ont pas le droit de parler du sujet. On reproche à Nicole Cadieux de ne pas respecter cet interdit…

La gérante commence alors à lui couper des heures, même si des employées comptant moins d’ancienneté sont mises à l’horaire. On embauche même de nouveaux employés ! Quand la victime ose demander pourquoi elle travaille de moins en moins, la gérante la dispute pour avoir posé la question.

Dollarama prétendra devant la CRT que la réduction des heures de travail de Nicole Cadieux découlait d’une raison objective : une baisse cyclique des ventes. Or, « il n’en est rien », tranche la commissaire.

Une pause trop longue de « une ou deux minutes »

En avril, de retour de leur pause de l’après-midi, trois employées, dont Nicole Cadieux, se font accuser d’être des profiteuses parce qu’elles seraient demeurées à l’extérieur du magasin « une ou deux minutes » de trop. Les femmes nient. Mais la gérante et son adjointe les préviennent qu’elles « minuteront leur temps à la salle de bain désormais, s’il le faut ».

Quelques jours plus tard, la gérante du magasin dit à Mme Cadieux qu’il manque 7 $ dans sa caisse et qu’elle en est la seule responsable. L’adjointe s’en mêle. En colère, elle frappe sur la porte du vestiaire. Les femmes se font face. La supérieure lui dit : « Toi, tu vas le payer cher, très cher, tu comprends! »

Au bout du compte, la victime reçoit un avis disciplinaire même si la gérante est incapable de prouver à qui revient la faute. En effet, plusieurs personnes travaillent au cours d’une même journée sur une caisse. Selon la commissaire, cet avis disciplinaire était tout simplement un « coup monté pour nuire » à l’employée sur qui les deux femmes s’acharnent.

Plus le droit de parler et pause coupée

Mi-avril, la gérante informe les employées qu’elles n’ont plus le droit de bavarder ou de se parler pendant les heures de travail. La durée des pauses devra aussi être respectée à la lettre.

Mme Cadieux apprend par ailleurs qu’elle n’aura plus de pause le matin à compter du jour même. Aucune explication ne lui est donnée. Elle est la seule à qui la gérante coupe la pause matinale.

De plus, elle devra désormais prendre sa pause de 30 minutes pour le dîner à 11 h 30. Depuis qu’elle travaille chez Dollarama, elle a l’habitude de luncher avec son conjoint dans leur automobile. Mais cela était « un privilège », lui explique-t-on, même si personne ne s’en est plaint. Dorénavant, elle dîne seule à l’extérieur du magasin.

« De toute évidence, la gérante modifie les pauses de Mme Cadieux à compter du 10 avril 2007 pour l’isoler et pour lui nuire », conclut la commissaire Verdone.

Rencontre décevante avec la superviseure

Peu de temps après, Nicole Cadieux rencontre la supérieure de ses deux harceleuses. Elle dénonce tout ce qui lui est arrivé depuis le mois de février. Elle est fébrile, elle pleure. Elle raconte qu’elle n’est plus capable de supporter la situation et que d’autres employés en souffrent aussi.

Elle énumère aussi les agissements de la gérante qui brise délibérément de l’équipement pour en obtenir du nouveau; boit de l’alcool au travail; se comporte de façon inappropriée au travail avec son partenaire de vie et prend des pauses prolongées. Elle lui dit qu’une enquête « démontrera qu’elle dit la vérité ». La superviseure lui assure qu’elle s’occupera de l’affaire, qu’elle peut lui faire confiance. Par contre, Mme Cadieux ne doit pas en parler et doit continuer à travailler comme si de rien n'était.

La partie est loin d’être gagnée pour autant. Dès le lendemain, la gérante exprime haut et fort sa joie aux autres employées. Elle vient d’apprendre que Nicole Cadieux n’a pas réussi à mettre la superviseure de son côté. « Il faut fêter ça! »

Les femmes se mettent à danser et à rire dans l’allée où la victime travaille. « Les espoirs de madame Cadieux s’envolent. Elle présume que la superviseure a tout dit à la gérante. Elle tremble de peur et elle est incapable de se concentrer sur le travail. Elle appelle tout de même la superviseure pour dénoncer cet incident comme convenu. »

À la suite de son enquête, jugée de « superficielle » par la CRT, la superviseure affirme qu’il s’agit d’une question de perceptions. À son avis, Nicole Cadieux fait une mauvaise interprétation des événements et elle devrait « mettre de l’eau dans son vin ».

« Je feele pour en tuer une couple ! »

En juin, l’adjointe à la gérante surprend une employée à parler à Mme Cadieux. Depuis avril, cela leur est interdit. Ça tourne au drame. La supérieure lance, en colère : « La maudite, je vais aller y péter la gueule, elle a fini de parler de moi ! »

La principale intéressée est angoissée toute la journée et tente d’éviter l’adjointe à la gérante. Plus tard, elle la voit pousser un chariot vide sur les autres, avec fracas, tout en la fixant du regard. « Aujourd’hui, je feele pour en tuer une couple ! »

Une autre employée est témoin de la scène. À la CRT, cette dernière raconte qu’une cliente qui se trouvait là avait demandé à l’adjointe à qui elle s’adressait ainsi. L’adjointe avait répondu « à personne ».

Les derniers jours d’angoisse

La victime se retrouve dans une telle détresse qu’elle travaille désormais avec une enregistreuse sur elle. Elle ne l’utilise pas. Mais veut faire croire qu’elle conserve des preuves. Elle est angoissée et a perdu l’appétit.

Le 11 juin, elle rentre au travail pour la dernière fois. Elle n’est plus capable de travailler. Elle est épuisée. Elle a la nausée et elle vomit. Elle s’agenouille et pleure. Incapable de se relever, elle met sa tête dans l’étalage pour se cacher le visage. Deux clientes, qui la connaissent, la voient et lui prêtent assistance.

Deux jours plus tard, elle voit un médecin qui lui prescrit un arrêt de travail. La politique de Dollarama, dans ce genre de situation, est de proposer une assignation temporaire dans un autre magasin. La proposition lui est faite par la superviseure, dans la voiture de cette dernière, afin que personne ne les voie.

La femme malade refuse d’être punie en raison du comportement fautif de ses deux supérieures. Son médecin traitant refuse aussi cette assignation. « Dollarama reproche à madame Cadieux d’être intraitable au sujet du transfert de magasin. Or, elle n’était évidemment pas dans un état pour en traiter », soutient la CRT.

Surprise! Dollarama ordonne, à la fin juin, le transfert de son employée dans un autre magasin, sous prétexte que son attitude ne s’est pas améliorée malgré les avis disciplinaires reçus. Si elle n’entre pas au travail, elle devra justifier son absence à la gérante de ce magasin, la prévient-on. La CRT juge que Dollarama a sanctionné la femme « de façon tout à fait inconcevable » en la transférant de magasin « pour un motif non fondé ».

Le congé de maladie de Mme Cadieux se poursuit pendant 15 mois. Le médecin lui prescrit un retour progressif pour septembre 2008. « Ne croyant pas que madame Cadieux soit victime de harcèlement psychologique, les représentants de Dollarama se montrent importunés lorsqu’elle tombe malade, de sorte que son chemin se remplit de tracasseries », note la commissaire Verdone.

Les communications sont intentionnellement compliquées. Dollarama ne prend aucune mesure particulière pour envoyer directement à son employée malade les formulaires pour recevoir les prestations du régime d’assurances collectives. On insiste pour qu’elle les demande à la gérante, sa harceleuse. Il a d’ailleurs fallu l’intervention de la procureure de la CRT pour que la femme finisse par obtenir les formulaires qu’il lui fallait.

« Par sa conduite, Dollarama a rendu la réintégration de madame Cadieux impossible », conclut la CRT, qui a cru tout le témoignage de la victime et déploré les contradictions nombreuses dans celui de son employeur.

Pour consulter le jugement, cliquez ici.

Me Marie-Claude Laberge, de Rivest, Fraderre, Tellier, représentait la plaignante.

Dollarama était pour sa part représentée par Me Suzy Chouinard, de Prévost, Fortin, D’aoust Avocats.


Note : cet article a été publié sur Ruefrontenac.com. Il est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.