Me Sylvain Lussier, aujourd'hui associé en litige chez Osler Hoskin & Harcourt, est l'ancien procureur du gouvernement fédéral canadien lors de la Commission Gomery. Mais qui est-il vraiment?

1. Pourquoi avez-vous décidé d’être avocat?

En fait, je suis entré en droit parce que je voulais faire de la politique. J’adorais ça. Mon père était haut fonctionnaire et était proche de Messieurs Trudeau, Pelletier et Marchand.

Bien franchement, je pensais que le droit serait un long et horrible moment à passer, mais je suis ‘tombé dedans comme dans la potion magique’, si on veut!

J’ai tout de suite aimé le droit des obligations et le droit administratif. Il n’était plus question de faire de la politique.

J’ai ensuite fait ma scolarité de maîtrise, où deux professeurs m’ont particulièrement marqué: Jean-Paul Lacasse, qui enseignait le droit du domaine, et Denis Lemieux, dans un cours de droit administratif avancé et révision judiciaire.


2. Est-ce que le dossier de la Commission Gomery a été le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face, en termes de dossiers?

La Commission Gomery a effectivement été un important dossier : c’était un dossier compliqué, et peut-être aussi le plus intéressant que j’ai fait, à part certains dossiers de droit autochtone vraiment fascinants et complexes sur lesquels j’ai travaillé.

Gomery a occupé tout mon temps d’avril 2004 à juin 2005.

Un dossier comme celui-là implique de mettre sa pratique de côté; ma femme venait d’accoucher, et il a fallu à toutes fins pratiques que je déménage à Ottawa au même moment, ce qui n’a pas été facile, surtout pour elle.

Heureusement, ma grande fille était là pour aider ma femme avec le bébé.

Pour ce dossier, j’ai appris les rouages des règles du Conseil privé, du ministère des Finances et du Conseil du Trésor. J’étais coresponsable, avec l’avocat de Justice, d’une équipe d’une vingtaine d’avocats.

On représentait 70 témoins, dont Paul Martin, Stéphane Dion, le secrétaire du Conseil du Trésor, Martin Cauchon, etc.

Et les témoins n’avaient par ailleurs pas toujours des intérêts convergents. Il fallait parfois marcher sur des œufs!

J’ai dû apprendre à maîtriser les rapports avec les médias, et suivre les instructions du client dans les contre-interrogatoires de témoins, même quand, sur le moment, j’aurais parfois voulu ‘avoir plus de bride’.

Et ce qui a été le plus difficile, dans ce dossier?

Je dirais que c’était d’arriver, à la fin, à synthétiser la position du gouvernement, pour obtenir une vision unique.

Outre cela, le retour à la pratique après un dossier comme celui-là n’est évidemment pas facile. Je dois là-dessus une fière chandelle à Gaz Metro, qui m’a permis de me retrouver rapidement devant une enquête du coroner après le dossier de la Commission.

3. Si vous pouviez changer quelque chose à la pratique du droit, de quoi s’agirait-il?

L’accessibilité à la justice doit changer d’une façon ou d’une autre (bien que je ne prétende pas avoir les moyens de le faire).

Les juges font ’leur gros possible’ et essaient de changer les mentalités, notamment avec des programmes pilotes de gestion des dossiers, mais le milieu du droit est conservateur et résiste souvent.

Il faut savoir parler à ses adversaires et tenter de s’entendre – c’est l’esprit du code d’ailleurs.

Pourquoi, encore aujourd’hui, les gens se représentent-ils seuls? Il y en a, pourtant, des avocats. C’est tout simplement parce que les gens n’en ont pas les moyens.

Il faut que les avocats puissent se rendre utiles. Le système judiciaire est complexe, et il faut des professionnels. Cependant, dans la mesure où ces professionnels sont peu accessibles, les gens se représentent seuls, ce qui contribue d’ailleurs aussi à alourdir le système.

4. Vous faites partie du comité des juriprofessionnels du bureau de Montréal, et êtes à ce titre impliqué dans le recrutement des avocats salariés, que vous côtoyez sur une base quotidienne.

Quels conseils donnez-vous donc à ceux qui débutent leur carrière?

Les jeunes avocats doivent aller chercher le plus d’expériences pratiques possibles en début de pratique.

Ils doivent travailler dans un bureau qui leur donnera ce choix, et insister pour aller à la cour, plaider, établir la stratégie, faire des contre-interrogatoires, etc.

Ils doivent poser des gestes d’avocat, et pas seulement ‘porter des valises’, réviser des documents ou relire des transcriptions.

Je les encourage d’ailleurs à poser des questions quant aux responsabilités qu’ils auront, lorsque vient le temps de choisir le bureau où ils pratiqueront.

Il faut permettre aux jeunes d’acquérir de l’expérience pratique dès que les dossiers le permettent - ou à tout le moins leur faire plaider des parties de dossiers si on ne peut le leur confier au complet.

Vous savez, si le fait de regarder faire quelqu’un d’autre garantissait de devenir bon, je serais moi-même un grand joueur de la ligue nationale!

Son conseil aux jeunes: prenez l’initiative et osez demander!

Également, impliquez-vous dans la communauté juridique. Si je suis où je suis aujourd’hui, c’est parce que me suis impliqué : j’ai fait partie de l’AJBM puis de comités du Barreau, j’ai rencontré des juges, j’ai donné et donne encore des conférences, etc.

Pour les gens de droit des affaires, c’est autre chose: on se fait voir dans les événements d’affaires, par exemple. Et il ne s’agit pas de devenir ami avec le président d’Hydro-Québec – il s’agit de devenir ami avec les gens de son niveau, qui, un jour, seront eux-mêmes présidents.

En vrac...

Les bons livres qu’il lit (parce qu’il en lit plusieurs en même temps!)

« Battle Cry of Freedom » (un bouquin sur la Guerre de Sécession américaine) et « Solitaire et solidaire » (sur la vie de Camus, l’auteur qui a le plus marqué la jeunesse de Me Lussier. Le livre est écrit par la fille de Camus).

Des films?

À l’occasion, comme « The Trotsky » (Réalisateur : Jacob Tierney), qui l’a bien fait rigoler. Ce qu’il préfère, ce sont les concerts, comme « Et Vian! dans la gueule », joué au TNM.

Restaurant préféré :

Choix difficile entre Européa et le Decca 77!

Voyage…

Il aimerait bien aller au Maroc et au Grand Canyon.

S’il n’était pas avocat, il serait…

Chef cuisinier! Oui, Me Lussier est amateur de bonne bouffe et, chez lui, il joue les apprentis!


Biographie

Me Sylvain Lussier est associé au sein du groupe de litige de Osler Hoskin & Harcourt à Montréal.

Il possède plus de 30 années d’expérience acquises principalement dans les domaines du litige commercial, du droit administratif et du droit constitutionnel, notamment en ce qui a trait aux questions liées au droit autochtone et au droit de l’environnement.

Parmi d’autres importants dossiers, Me Lussier a agi comme procureur du gouvernement du Canada devant la Commission d’enquête sur les activités de programme de commandites et publicitaires (Commission Gomery).

Il a également représenté Les Pétroles Irwing Inc. et Elpida Memory Inc. dans des recours collectifs alléguant des violations à la Loi sur la concurrence, ainsi qu’une compagnie pharmaceutique dans un recours collectif relatif aux effets secondaires d’un médicament.

Lexpert recommande Me Lussier de façon constante en droit public, en litige corporatif et commercial et en responsabilité professionnelle. Chambers Global mentionne également ses compétences en droit constitutionnel et en litige de façon générale.

Best Lawyers le reconnaît comme un des meilleurs avocats en droit corporatif et administratif, en litige en droit corporatif et commercial et en responsabilité professionnelle des avocats.

Best Lawyers in Canada l’a nommé lauréat en 2009 pour la ville de Montréal dans la catégorie Responsabilité professionnelle des avocats.

Fellow du American College of Trial Lawyers, Me Lussier est également gouverneur de la Fondation du Barreau du Québec.

Il a enseigné le droit administratif à l’Université d’Ottawa, à l’Université de Montréal et au Barreau du Québec.

Il a donné plusieurs conférences et rédigé plusieurs articles sur la procédure civile, le droit civil ainsi que le droit autochtone. Il fait également partie du comité des juriprofessionnels du bureau de Montréal.


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