"La défaite peut se révéler une délicieuse attente quand on sait comment préparer sa revanche."

Cincinnatus

Dixit, le fameux discours de Québec. Dixit, le fédéralisme de coopération. Vive l’approche prédatrice et l’arrogance non dissimulée.

Ayant finalement compris que satisfaire l’élite politique québécoise relève du fantasme et non du domaine du possible, le gouvernement conservateur a, selon toute vraisemblance, sciemment conclu qu’il valait mieux se passer des appuis de celle-ci que de poursuivre l’opération, la main dans le tordeur.

Au demeurant, ceci n’a rien de bien exceptionnel. La joute politique étant tristement ce qu’elle est, tout parti tentera naturellement de miser simultanément sur les deux axes suivants : favoriser ses assises traditionnelles et assurer de nouveaux gains électoraux. Qu’en est-il lorsque ces deux concepts s’affrontent ? Il faudra choisir. À moins de se valoir d’une témérité bien inutile, le parti optera quasi-systématiquement pour la conservation de sa base électorale traditionnelle. Il s’agit précisément du cas en l’espèce.

L’abandon

Pas surprenant, dis-je. Une amie, conservatrice elle-même, le confirme. Lors de la dernière campagne électorale, le parti mené par Stephen Harper choisit aisément son camp : aucune promesse ne sera faite dans le but d’obtenir de nouveaux gains en sol québécois. Les motifs sont simples.


Me Frédéric Bérard
Me Frédéric Bérard
D’une part, les récentes concessions accordées au gouvernement québécois sont restées, et il s’agit d’un euphémisme, lettre morte en termes de gains électoraux. Malgré le règlement du déséquilibre fiscal, de la reconnaissance de la nation québécoise par la Chambre des communes et le siège à l’UNESCO, les comtés conservateurs se comptaient sur les doigts de la main. Un échec sur toute la ligne. La candeur conservatrice a d’ailleurs de quoi surprendre : quiconque connaît un tant soit peu l’historique des relations Québec-Ottawa confirmera le fait que cette même relation relève moins de la symbiose que d’un inévitable cercle vicieux : plus on tente de satisfaire Québec, plus celui-ci en veut. Éternel insatisfait, toute concession fait immédiatement place à une requête nouveau genre. Demandes traditionnelles et historiques ? Le modus operandi des quarante dernières années démontre, au contraire, l’absence cruelle de pérennité de celles-ci.

Deuxio, toute promesse visant à satisfaire la Belle Province risque de causer, à juste titre d’ailleurs, l’impression d’un chouchoutage dénué de retombées significatives, et ce, tant pour le parti conservateur que pour l’unité nationale. Alors à quoi bon ?

L’abandon (bis)

Cela étant, nul ne peut s’étonner de la déconfiture des Bleus lors de la dernière élection fédérale. Séduits par l’option du changement incarnée par Jack Layton, les Québécois se sont jetés dans les bras de ce dernier, et ce, sans même considérer, un tant soit peu, appuyer le parti présentant le plus de chance de prendre le pouvoir. Pire encore, plusieurs ministres du gouvernement précédent se sont vus montrer la sortie au profit de néophytes de la politique, voire de purs inconnus. Le message était clair : voter conservateur ? Non merci. Refuser de joindre le pouvoir, comme le plaidaient sans vergogne et ad nauseam ces derniers, et appuyer un groupe d’inconnus gauchisants dont certains n’avaient jamais même visité leur circonscription ? Avec plaisir.

La revanche

La revanche, maintenant. N’étant aucunement apôtre de la théorie du complot, nous n’irons certainement pas jusqu’à prétendre que les actions du nouveau gouvernement sont dirigées précisément contre le Québec. Celles-ci, par contre, peuvent être aisément considérées comme la preuve ultime de la consécration du fait suivant : nous bâtirons le Canada sans vous. Certaines de nos politiques vous donnent le vertige ? Heurtent profondément vos valeurs et autres symboles ? Bhou-hou-hou. Vraiment. Et qu’allez-vous faire, dorénavant ? Voter contre nous ? C’est déjà fait. De toute manière, les derniers résultats électoraux témoignent d’une lapalissade : nous n’avons aucunement besoin de vos appuis pour assurer notre majorité. Au contraire, d’ailleurs.

Les illustrations, disions-nous. En voici quelques-unes :
  • L’adoption de la loi omnibus en matière criminelle, bâillon à l’appui;
  • Rejet conséquent du modèle québécois quant au régime dédié aux jeunes contrevenants;
  • Encombrement évident des prisons provinciales, incluant l’acquittement de l’importante facture afférente;
  • Nomination d’un juge unilingue anglophone à la Cour suprême;
  • Nomination d’un unilingue anglophone au poste de directeur des communications du cabinet du premier ministre;
  • Nomination d’un unilingue anglophone au poste de vérificateur général;
  • Destruction imminente des données et informations relatives au registre des armes à feu, malgré une résolution unanime de l’Assemblée nationale à l’effet contraire;
  • Placarder l’ensemble des ambassades canadiennes d’une photo de la reine, symbole monarchique pour le moins désuet, sinon provocateur, au Québec;
  • Idem pour certains ministères fédéraux;
  • Dans la même veine, désignation inopinée du Royal Air Force;
  • Absence de transparence complète dans le dossier du Pont Champlain;
  • Abolition du financement public des partis politiques, mesure émanant initialement du Québec.

Le droit (ou la quasi-absence de)

Nul besoin d’être un descendant direct d’Einstein afin de comprendre que les illustrations précédentes ont tout à voir avec le et la politique plutôt qu’avec la primauté du droit.

Bien sûr, un recours patenté en vertu de la Charte afin d’empêcher la destruction des données du registre pourrait être de mise, bien que ses chances de succès soient plutôt ténues (voir à cet effet notre dernière chronique).

Un constat similaire s’applique quant à une procédure visant à faire reconnaître le statut bilingue du poste de vérificateur général, et ce, par l’entremise de la Loi sur les langues officielles. Ironiquement, un tel recours demeure inexistant quant au poste de directeur des communications ou à celui de juge à la Cour suprême.

Du reste, il s’agit en l’espèce de domaines où le fédéral possède une discrétion quasi-complète, celle-ci étant essentiellement de nature politique. Hélas, le même raisonnement demeure dans les cas où Ottawa agit par malice et/ou esprit revanchard. De mauvais fédéralistes, les conservateurs ? D’aucuns seraient tentés de répondre par l’affirmative.

Impossible, légalement parlant, d’interdire à un gouvernement de promouvoir ses valeurs, et ce, même si ces dernières heurtent à divers degrés l’une de ses composantes qui, aux dernières nouvelles, constituait toujours une partie essentielle de ce pays. Comment empêcher la quadrature du cercle ? Pas évident. Surtout qu’on semble revenir, à notre corps défendant, au bon vieux concept de la saucisse Hygrade : on n’en veut pas parce qu’elle n’est pas fraîche, celle-ci n’étant pas fraîche parce qu’on n’en veut pas. Ou l’inverse…