La stratégie de la coordination

À titre de porte-parole patronal, j’ai eu l’occasion de participer au règlement de nombreux conflits de travail dans le réseau de l’Université du Québec.

Pendant toutes ces années où j’ai représenté des universités, la stratégie la plus efficace que j’ai connue est sans aucun doute celle de la coordination des négociations et des interventions entre les établissements universitaires.

Une stratégie que les syndicats ne dédaignent pas non plus d’utiliser, mais qui, pour d’évidentes raisons, est beaucoup plus difficile à réaliser lorsque ceux-ci ne relèvent pas tous de la même centrale syndicale.

Cette stratégie consiste à mandater et donner l’initiative du jeu à un porte-parole unique ou à un groupe de porte-parole désignés à l’avance.

Diviser et isoler les étudiants

Dans le cadre du présent conflit avec les étudiants portant sur la hausse des droits de scolarité, grâce à cette stratégie, les recteurs ont réussi à se sortir littéralement du jeu en laissant le PDG de la CREPUQ gérer l’ensemble des rapports avec les médias. Depuis le début de ce conflit, c’est Daniel Zizian qui mène le bal.

Il est manifeste que le silence des recteurs est une condition ''sine qua non'' au succès de l’opération menée par le gouvernement, explique l'ex-directeur de l'École du Barreau, Louis Lapointe
Il est manifeste que le silence des recteurs est une condition ''sine qua non'' au succès de l’opération menée par le gouvernement, explique l'ex-directeur de l'École du Barreau, Louis Lapointe
Voyant que le recteur Michel Ringuet de Rimouski tentait de sortir de ce cadre en prenant l’initiative de proposer une médiation aux étudiants en grève, la CREPUQ n’a pas eu d’autres choix que de rapidement le rappeler à l’ordre, sa sortie inopinée constituant sans aucun doute une avenue périlleuse pour la stratégie poursuivie.

Confier à un tiers de bonne foi le soin de régler le litige risquait fort de faire perdre aux universités le contrôle de la situation, mettant ainsi en danger les droits perçus des étudiants et les subsides versés par le gouvernement, ce dernier refusant probablement de compenser toutes sommes auxquelles les universités renonceraient au titre des droits de scolarité. De l’argent en moins pour les universités en raison d’une habile stratégie gouvernementale.

À ce chapitre les universités ont réussi ce que les associations étudiantes n’ont pas su faire. Si ces dernières avaient été représentées par un porte-parole unique comme cela fut le cas pour les universités, il aurait été extrêmement difficile pour le gouvernement de diviser le mouvement comme il tente de le faire actuellement en diabolisant la CLASSE et son porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois.

On le voit bien, cette stratégie de la coordination a l’avantage d’imposer un cadre à un conflit ou dans une négociation et contraint les protagonistes des deux camps à ne pas sortir du plan imposé par la partie la mieux coordonnée à l’autre partie moins bien organisée.

Une stratégie qui a permis de diviser et d’isoler les étudiants, la perte de contrôle des éléments les plus radicaux du mouvement de contestation à laquelle nous assistons actuellement en étant la plus éloquente manifestation.

Alors que les universités et le gouvernement mènent le jeu, toutes leurs interventions étant planifiées, les trois groupes d’étudiants risquent de se nuire mutuellement, n’ayant pas atteint le même niveau de coordination.

Le triomphe de la bêtise

Il ressort clairement du présent conflit que les recteurs ont convenu d’un pacte de non-agression avec le gouvernement. Les universités appuient la hausse des droits de scolarité parce que le gouvernement a accepté d’augmenter leur financement. Si elles manquent à leur contrat, le gouvernement pourrait remettre en question leur financement global en leur faisant assumer tout gel partiel ou total des droits de scolarité provoqué par le désir d’une des leurs de vouloir amorcer le dialogue avec les étudiants. On comprend alors pourquoi la sortie du recteur Ringet était si dangereuse pour la cohésion du groupe.

Une approche qu’on pourrait qualifier de stratégie de la bêtise puisqu’elle risque de faire perdre toute une session aux étudiants en grève avec les conséquences désastreuses que cela pourrait comporter pour plusieurs d’entre eux qui sont déjà dans une situation économique précaire. Une source de chaos et de désordre dans les universités et les cégeps provoqué par le mutisme des recteurs.

Le silence des recteurs

Il est manifeste que le silence des recteurs était une condition sine qua non au succès de l’opération menée par le gouvernement qui ne compensera aucune baisse de droits de scolarité accordée aux étudiants à l’initiative de propositions de règlement provenant des universités.

Voilà pourquoi nous n’entendons pas les recteurs.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la gratuité scolaire.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur le gel des droits de scolarité.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur l’accessibilité.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la réussite scolaire.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur l’endettement étudiant.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la contribution réelle de la classe moyenne au financement des universités.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la limite du nombre d’heures de travail des étudiants par semaine pour ne pas nuire à leurs études, dix heures selon le recteur Corbo de l’UQAM.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la gestion des universités.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la tâche des professeurs.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la contribution des chargées de cours.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la valeur du modèle collégial dont on pourrait s’inspirer pour les études de premier cycle universitaire.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur les études de premier, deuxième et troisième cycle.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur le financement de la recherche universitaire.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur les fondations universitaires.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur la contribution des entreprises et du secteur privé.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur les immobilisations des universités.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat sur le salaire des recteurs et vice-recteurs et sur celui que certains d’entre eux reçoivent une fois qu’ils ont quitté leurs fonctions, ce qu’on appelle un salaire étoilé.
Voilà pourquoi il n’y a pas de débat et que le discours officiel du gouvernement et des universités se limite aux mots « juste part » que répètent béatement Daniel Zizian, Jean Charest, Line Beauchamp et Raymond Bachand.
Voilà pourquoi le conflit sur la hausse des droits de scolarité est devenu un débat judiciaire, le gouvernement préférant le désordre social, que les corps policiers et les tribunaux ont pour rôle de réprimer, au débat démocratique.

Des médias béats

La preuve que cette stratégie fonctionne se lit tous les jours dans les grands médias qui sont devenus des courroies de transmission du discours officiel des universités et du gouvernement, surtout dans les chroniques et éditoriaux d’André Pratte, Yves Boivert, Alain Dubuc, Richard Martineau, Benoît Aubin, Jean-Jacques Samson, Christian Dufour, Joseph Facal et tous les autres qui ont appuyé la stratégie des recteurs et du gouvernement en refusant d’aborder le fond du dossier ou en préférant s’asseoir entre deux chaises comme c’est le cas de Patrick Lagacé, le poids médiatique de leurs interventions au sein de leurs journaux respectifs dominant largement l’opinion contraire, surtout dans le cas du Journal de Montréal. Des commentateurs qui ont malheureusement manqué d’objectivité dans la couverture du conflit, leur approche pouvant certainement être qualifiée d’idéologique.

« La proposition de la gratuité scolaire constitue un bel exemple de débat escamoté dans un contexte de crise. Selon une étude de l’Institut de recherche en études contemporaines, la gratuité scolaire pour les étudiants québécois qui fréquentent l’université aurait engendré un manque à gagner de 176 millions de dollars pour le gouvernement en 2008-2009. Jusqu’à ce jour, les conclusions de cette étude n’ont pas été contestées et un examen attentif permet de confirmer le sérieux de la démarche des chercheurs de l’IREC. Malgré tout, la gratuité universitaire a été qualifiée d’utopie et même d’être radicale. Compte tenu de l’importance du budget du gouvernement du Québec, une utopie de 200 millions de dollars, ce n’est pas une utopie, c’est une option.

Que cette option soit mise de côté sans procès relève davantage de l’idéologie que du pragmatisme. L’ennui c’est que ceux qui s’opposent à la gratuité prétendent le faire pour des raisons pragmatiques, qu’ils omettent d’étayer, malheureusement. » Michel Pépin

Le professionnalisme de Michel Pépin

Il est malheureux que certains éditoriaux et chroniques soient moins lus du grand public, comme ceux du Devoir. Un journal qui a couvert avec plus d’objectivité le conflit étudiant même s’il aurait pu aller beaucoup plus loin sur les maux dont souffrent les universités. Les cahiers spéciaux du Devoir sur les universités et la recherche universitaire, objets de commandites, y seraient-ils pour quelque chose ?

Par ailleurs, un des rares journalistes à avoir abordé le fond du dossier est Michel Pépin de Radio-Canada. Je vous encourage à lire sa série de blogues sur la crise des universités.
Voici les liens :

Hausse des droits de scolarité : des faits méconnus et parfois troublants
Hausse des droits de scolarité (2) : les enjeux
Hausse des droits de scolarité (3) : les pistes de solutions
Bien qu’incomplet en raison de la complexité du sujet, il s’agit certainement du travail journalistique le plus accompli depuis le début du conflit entre le gouvernement, les universités et les étudiants.

Trois textes intelligents sur les enjeux liés à la hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement sans qu’il y ait eu de débat.

Des pistes vers un règlement acceptable ?

Souhaitons-le !


Note
Ce billet de Louis Lapointe a initialement été publié sur Vigile.net le mardi 19 avril 2012. Il est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.