E comme Enfer

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Pour les avocat(e)s aux dents longues

Chez Cronenberg, c’est toujours la même chose : un duel acharné entre Eros et Thanatos ; avec, toujours, en filigrane, un paradoxe éreintant pour l’homme (moderne ou non) : le dégoût de la chair, qui côtoie- pourtant- un irrépressible besoin d’appropriation du corps.

Logique donc que cette adaptation du roman éponyme de Don DeLillo contienne toutes les obsessions du cinéaste canadien. Logique aussi de voir dans l’ère moderne du libéralisme et de la surcharge consumériste les dualités (bien/mal, amour/mort, désir/répulsion) qui parsèment toute la filmo du réalisateur.

Son cobaye, cette fois, s’appelle Eric Packer, as des spéculations boursières, genre de vampire ultramoderne, mort vivant qui a vendu son âme aux démons contemporains : le capitalisme, la consommation, le pouvoir.

Ce n’est pas un hasard si Cronenberg a choisi Robert Pattinson pour incarner le multi milliardaire blasé : icône de la jeunesse pour son rôle de vampire, son protagoniste a des points communs avec l’Edward de Twilight : un cœur qui ne bat plus, et un corps immuablement froid.

Figé (piégé ?) dans sa limousine, prison luxueuse qui annihile les sens, il traverse la ville de New-York pour un caprice (se faire couper les cheveux) au milieu de manifs anticapitalistes.

Dans sa boîte dorée où rien (pas même le bruit) ne peut l’atteindre, le jeune homme effectue un genre de road trip cotonneux, surchargé de symboles et de mots. Cronenberg nous plonge en plein purgatoire urbain et cérébral, où la chair est triste et les billets verts des allers simples pour l’enfer.

La démonstration est plus intense sur le papier qu’à l’écran où le trop plein de dialogues inonde la pellicule sans que jamais les concepts en question ne prennent vie (notamment le plus intéressant : mourir et donner la mort comme la seule jouissance possible).

Au final, au lieu de l’explosion promise, le cinéaste se perd vite dans un verbiage agaçant et des effets de style trop voyants.

American Psycho disait et montrait la même chose, une décennie en arrière. On s’en souvient encore. Pas sûr que ce sera le cas pour l’un des films les moins trash de Cronenberg.

E comme Errance

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Pour les avocat(e)s amateurs d’atmosphère hitchcockienne

Le réalisateur polonais, Pawel Pawlikowski offre, via ses deux derniers films, l’exemple parfait de ce qu’est un travail réussi sur l’image, le son, l’atmosphère.

A l’instar de son My summer of love (qui révélait l’actrice Emily Blunt), La Femme du Vème possède cette même allure de parenthèse prise sur le vif, tirée au cordeau et implacable, cette même rage sourde, tapie derrière la lenteur apparente d’un récit trouble, figé dans l’espace et le temps.

Ici, la campagne anglaise du Yorkshire laisse place à un Paris miséreux et terne, capitale de toutes les dérives. Comme Lou Ye dans son Love and Bruises, sa caméra pose un regard sans concession sur Paris, boostée par l’urgence du propos.

Il est question d’amours déçues et de personnages à bout de nerfs (Ethan Hawke, quadra en crise qui cherche en vain à voir sa petite fille), de romance onirique qui tourne au cauchemar, et d’oscillations complexes entre fiction (le héros est d’ailleurs romancier) et réel.

Lorsqu’il rencontre la femme-titre (incarnée par Kristin Scott Thomas, parfaite pour un rôle qui nécessitait et classe et froideur), l’américain Tom Ricks perd le contrôle : des sens, du vrai, de lui-même.

Tout comme Hawke parle le français, le cinéaste mène son film : par tâtonnements, maladresses, et transcendé par un amour fou pour les langues, les corps et les mélanges (culturels notamment).

Pawlikowski, dans cette adaptation d’un bouquin de Douglas Kennedy, trouve au final l’occasion parfaite de filmer une dérive en temps réel, avec ses silences, ses soubresauts de désespoir, ses fulgurances de mal de vivre.

Il ne s’y passe pas grand-chose (tout comme dans le formidable My summer of love) mais l’ensemble est éminemment envoûtant, fascinant, puisant dans ses flottements et ses errances un charme certain.