Dans le bureau de Me Richard Dubé trône une peinture qui le montre au tribunal.

Il y défend Aaron Frank, condamné pour le meurtre au premier degré d'une jeune femme dans un contexte d'agression sexuelle en 2005.

« Un criminaliste, ça fait tout. Des claques sur la gueule du voisin, en passant par les meurtres. N’importe qui s’assoit ici, du médecin aux policiers, à toute sorte de monde », dit cet avocat, qui depuis 28 ans, défend les accusés dans des affaires les plus sordides les unes que les autres.

Crimes d'ordre sexuel, meurtres, violences conjugales.

Il a même représenté un ressortissant rwandais accusé de génocide et de crimes contre l'humanité devant le Tribunal pénal international sur le Rwanda basé en Tanzanie.

« Un criminaliste, ça fait tout », indique Me Dubé
« Un criminaliste, ça fait tout », indique Me Dubé
« Que le client soit coupable ou non, cela n’a aucune importance, dit-il. Si la personne dit à l’avocat « j’ai commis le crime », l’avocat ne peut le défendre comme s’il ignorait ce fait, c’est illégal et dérogatoire. »

A moins qu’il y ait une défense, comme la légitime défense par exemple, l’avocat va devoir négocier une sentence, explique-t-il. Même pour le crime le plus odieux.

Malgré un quotidien ponctué de violence, de scènes de crime, de sang et de fraudes en tout genre, l’avocat n’a pas perdu sa foi en l’humanité.

« L’humanité c’est trop grand, il y a les bons et les méchants, on ne peut pas juger l’humanité sur ces personnes là. Tous les crimes s’expliquent. Il y a toujours une histoire derrière », dit-il.

Le point commun des personnes impliquées dans des crimes ? Le chaos.

Même du côté des victimes.

« La victime est potentiellement une victime à cause du chaos qui règne dans sa vie, et à cause de son chaos elle y invite une personne aussi chaotique qu’elle », indique Me Dubé.

Ainsi, se souvient-il d’une affaire où la victime était cocaïnomane, avec de graves problèmes comportementaux. L’accusé, lui, était un ressortissant portugais, exemplaire dans son pays.

Ici, il n’a pas de travail, tourne en rond, découvre la cocaïne, se désorganise un peu.

« C’est toujours ça, comme dans un accident d’avion, des éléments convergent, et paf !, c’est le drame, la vie c’est très dur pour certaines personnes », dit-il.

S’il refuse une affaire, c’est surtout parce qu’il pense que le client est « cuit ».

Sy Tuan Tran, un ex-employé du restaurant Harvey's, avait été reconnu coupable de meurtre prémédité et de tentative de meurtre
Sy Tuan Tran, un ex-employé du restaurant Harvey's, avait été reconnu coupable de meurtre prémédité et de tentative de meurtre
Mais cela ne lui est arrivé qu’une seule fois pour le cas de Tran Sy Tuan, accusé d’avoir égorgé deux employés d'un Harvey's du quartier Côte-des-Neiges à Montréal.

« J’ai dit à l’accusé : « tu es cuit, il n’y a rien à faire ». Pour cette raison-là, je n’ai pas voulu embarquer. Je ne savais même pas quoi plaider devant le jury ! »

Une morale à toute épreuve

« Il faut avoir une morale à toute épreuve, être très droit, avoir un comportement exemplaire et des valeurs, c’est cela qui nous protège de tout. Notre réputation se bâtit là-dessus. »

C’est la seule manière, selon lui, pour que les procureurs de la Couronne ne doutent pas de lui, de son honnêteté, et les juges lui fassent confiance.

Après l’obtention du Barreau en 1984, il débute fort.

Dès ses premières années de pratique, et après un stage à l’aide juridique et deux années en solo à tenter de percer, il entre chez Chalifoux, Carette et Gautier, à l’époque, le plus grand cabinet montréalais de droit criminel.

« J’aimais le côté « défense à la Cour », très dynamique, combatif. Je sentais que ça allait me convenir. Passer son message, convaincre par la parole, mais aussi par le silence », dit-il.

Il y reste dix ans. Déborde de dossier. Gère de gros volumes. En tout, le cabinet lui donne une cinquantaine de causes de meurtres. Il y développe une expertise de procès devant jury.

Son plus gros défi ?

« C’est de durer étape par étape, de se faire une bonne réputation et de la maintenir, de se développer. Il faut apprendre à changer, à s’améliorer, mais aussi garder l’énergie, l’enthousiasme car il y a beaucoup de pression, cela peut user. »

Des crimes de rue de ses débuts au méga procès des Hell’s Angels dans lequel il défendra un accusé en septembre prochain, passent deux décennies.

Deux décennies où il apprend à maîtriser l’art de la plaidoirie et du contre interrogatoire.

« La plaidoirie a beaucoup d’importance, contrairement à ce que j’ai pu penser dans le passé. Car les gens ne sont sûrs de rien. On n’est jamais sûrs de rien dans la vie quand on y pense. Il faut alors faire appel aux sentiments : avez-vous le sentiment d’être sûr et certain ? »

Pour lui, pas de théâtre à la Cour, on peut mimer la sincérité mais pas question d’être un acteur. Il se définit lui-même plutôt comme un « amplificateur ».

En droit criminel, le dépassement de soi est nécessaire.

Le client, explique-t-il, ne vient pas voir un cabinet, ou une organisation, mais un nom, un avocat.

« Ce n’est pas comme en droit civil ou commercial, ils ne viennent pas voir McCarthy Tetrault ou tel autre cabinet. En droit criminel c’est la personne qu’ils viennent chercher, c’est un peu artisanal, c’est tel avocat qui développe sa pratique. »

Il faut donc sans cesse chercher à se bonifier avec le temps. Comme du bon vin.

« Etre meilleur, c’est pousser ses limites. Et quand on pousse nos limites, on pousse celles des autres. »



Violence et pouvoir

« Je défends une femme accusée d’avoir tué son mari d’un coup de couteau dans la cuisse, une femme sans histoire mais dépressive et alcoolique. Son mari la battait, il s’est vidé de son sang, c’est elle qui appelle les policiers ».

Le décor est planté.

Ils arrivent, poursuit-il, la traitent comme une criminelle, d’une façon épouvantable.

Par la suite, elle est accusée de meurtre au premier degré. Il lui obtient une remise en liberté le temps d’attente du procès qui a lieu plusieurs mois plus tard.

Pour Me Dubé, 55 ans, il s’agit ni plus ni moins de l’affaire la plus marquante de sa carrière.

« Nous avons alors mené un combat épique contre une procureure de la Couronne qui s’est montrée complètement déraisonnable dans son attitude. C’était sa première cause de meurtre, elle exagérait tout, faisait preuve d’une grande agressivité devant la cliente. »

Une semaine plus tard, alors que la dame avait été acquittée, un policier vient chez elle avec un avis d’appel contenant 25 points de faits qui contestaient la décision du jury.

« Je lui ai dit pour la rassurer de ne pas s’en faire, qu’elle était en sécurité. Elle s’est pendue le lendemain. »

Cette terrible fin, il la liera toujours à cette manœuvre de signifier directement à cette femme- par policier et non par huissier- « tu n’en as pas fini avec nous », confie-t-il.

« C’est violent, c’est beaucoup de pouvoir dans les mains de certaines personnes, il faut faire très attention, c’est pour cela que nous sommes là, les avocats de la défense, pour protéger les gens contre ces abus là, et il y a beaucoup. »

Une violence, qu’il retrouve aujourd’hui dans les méga-procès.

« C’est très nouveau… ces corps policiers, ces centaines de personnes, ce sont des mouvements que je ne comprends pas bien, mais qui s’expliquent certainement par une certaine politique. »

Selon lui, la justice criminelle s’est durcit avec le temps.

« Les peines augmentent, les sentences sont plus sévères, il y a vraiment un vent nouveau, plus dur pour les accusés. »

Alors, pour décompresser de tout cela, il fait du sport, de l’exercice et du vélo, et n’emmène sous aucun prétexte son travail à la maison.

De toute façon, « on s’habitue à cela », confie-t-il, un léger sourire aux lèvres.