Soirée électorale mouvementée, pour les bonnes et, malheureusement, une très mauvaise raison. Comme quoi aucun État démocratique n’est jamais parfaitement à l’abri du dernier cinglé.

Frédéric Bérard décortique pour vous les résultats électoraux d'hier soir
Frédéric Bérard décortique pour vous les résultats électoraux d'hier soir
Alors c’est fait, un nouveau gouvernement. Surprise ? Pas tant, au fond. Du moins compte tenu de notre système d’alternance, le réflexe intrinsèque à celui-ci favorisant historiquement le Parti québécois.

Ceci, bien entendu, amplifié par deux éléments majeurs :

1) Le pari perdu de Charest. Prochaine fois qu’un premier ministre visera à miser sur le cynisme citoyen en déclenchant des élections estivales, il y pensera deux fois. Pourquoi ? Parce qu’une nouvelle donne s’ajoute aujourd’hui à l’équation : le 2.0. Du fait de celle-ci, rien de plus facile que de contourner la couverture médiatique traditionnelle. Aux risques et dépens de celui ou celle qui croyait visiblement s’en tirer incognito. Remarquons qu’il s’en est fallu de peu.

2) L’incapacité de Legault et la CAQ de s’imposer comme l’alternative réelle au PLQ, voire remplacer celui-ci chez le citoyen de type centre-droite/droite refusant l’aventure référendaire. À vrai dire, et contrairement à sa stratégie initiale, la CAQ a semblé faire une erreur marquée : celle de se positionner comme étant tout autant fédéraliste (sinon plus)que le PLQ, se privant dès lors de tout vote nationaliste chancelant. Drôle d’idée, particulièrement pour un parti s’étant donné le vocable de coalition des coalitions, notamment sur la question nationale. Et disons qu’un parti souhaitant signer la L.C. 1982 ne peut s’attendre à des percées significatives auprès de l’électorat péquiste classique. Ayant ainsi échoué dans sa tentative d’enterrer le PLQ, l’offensive CAQ eut donc pour effet de diviser le vote du premier, tout en trouvant le moyen d’obtenir un piètre résultat lui-même.

Un meilleur gouvernement

Un gouvernement du Parti québécois, ainsi donc. Meilleurs candidats que les deux autres partis, faut dire, et il s’agit d’un euphémisme. Et qui dit meilleurs candidats dit habituellement meilleur gouvernement. Un choix autant légitime que compréhensible, par le fait même. Un décevant minoritaire, vu l’appui anémique au PLQ ? Sûrement. Mais au-delà de ceci, l’ironie demeure. Selon les récents coups de sonde, seulement 28% des Québécois souhaitent actuellement l’indépendance. Un creux quasi-historique, sauf erreur. Et que vise l’article premier du parti de René Lévesque ? L’indépendance, justement.

Remarquons que les non-souverainistes ne pourront accuser le PQ ou son chef d’avoir semé la confusion quant à ses intentions véritables. Sentant probablement (de trop près) le souffle de Québec solidaire et Option nationale, Marois s’est empressée, dès les premiers jours de la campagne, de positionner son parti comme étant le plus apte à réaliser l’indépendance à court ou moyen terme. En l’entendant marteler son message, plusieurs ont craint (ou souhaité) que ceci éloigne le PQ d’un électorat pour qui tout processus référendaire équivaut à une interminable visite chez le dentiste.

Au contraire, QS et ON se sont alors précipités sur la piste de danse, se livrant ainsi à une surenchère des plus remarquables, comme si un prix allait être remis au plus nationaliste des trois. Rappelons d’ailleurs que le bal en question fut inauguré par Gilles Duceppe, accusant alors Amir Khadir d’être un faux souverainiste ne méritant aucun respect. Faut dire que le dernier avait commis un crime de lèse-majesté en refusant d’appuyer le premier aux dernières élections fédérales. Critique objective et désintéressée, ainsi donc. À quand les tests sanguins visant à distinguer les vrais souverainistes des faux ?

Donc loin de faire fuir l’électorat plus réfractaire à l’idée d’indépendance, l’ensemble de la surenchère eut par surcroît l’effet de galvaniser le vote nationaliste. Double gains. Stratégie audacieuse mais rentable, surtout si on considère la chute de la CAQ et les résultats marginaux de QS .Mais ce n’était pas tout. En plus du discours souverainiste traditionnel ambiant, s’est ajoutés à celui-ci quelques produits dérivés: référendums d’initiative populaire, Charte de la laïcité et projet sur la citoyenneté québécoise. Et comme tout bon produit dérivé, leur qualité est parfois moindre que le concept original.

Trois initiatives

Bien qu’actuellement mal définis (Marois ayant d’ailleurs dû se rétracter, en pleine campagne, pour chacune de ces trois initiatives), il semble que ces dernières, ou du moins leur essence, seront misent en application prochainement. Pourquoi ? Parce que les très influents Drainville (RIP), Benhabib (Charte de la laïcité) et surtout Lisée (projet sur la citoyenneté) refuseront de laisser leur rejeton respectif mourir aux feuilletons. Et la conséquence ? Multiples.

En fait, non seulement on remet aux groupes de pression la possibilité de mettre en branle le processus référendaire, on remet sur la table la question des accommodements raisonnables en refusant néanmoins de soustraire le crucifix du Salon bleu tout en interdisant aux néo-québécois non suffisamment francophones la possibilité de se présenter à quelconque élections, de présenter une pétition à l’Assemblée nationale et, pourquoi pas, leur refuser le droit de contribuer financièrement aux partis politiques de leur choix. Ces trois initiatives, particulièrement les deux dernières, poseront indubitablement des enjeux majeurs sur le plan constitutionnel, notamment sur celui des droits et libertés. Des exemples ? Dans le désordre : discrimination au motif de la langue, liberté de religion, éligibilité aux élections. Déjà pas mal, surtout que la clause dérogatoire serait inapplicable dans ce dernier cas.

À vrai dire, une fois estompée l’euphorie légitime relative à la chute des libéraux et leur gouvernement usé à la corde, l’électorat québécois soucieux du respect des Chartes risque de se retrouver avec une sale gueule de bois. Planche de salut ? Vu le statut minoritaire du PQ, que les partis d’opposition se portent en faux envers cette glissade autant inutile que dangereuse pour l’État de droit. La suite une fois les détails dévoilés par notre nouveau gouvernement, le cas échéant.

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