"La morale, c'est peut-être ringard, mais ça reste encore ce qu'on a trouvé de mieux pour distinguer le bien du mal."

Frédéric Beigbeder

J’étais et suis encore de ceux qui se méfient des commissions d’enquête. L’exercice, théoriquement noble et pertinent, se transforme trop aisément en buffet médiatique à la sauce sensationnaliste : trucide de la présomption d’innocence, ouï-dire à répétition, crime par association, allégations bien souvent autant diffamatoires que non vérifiées, confusion entre simples soupçons, accusations et condamnations.

Frédéric Bérard revient sur la Commission Charbonneau
Frédéric Bérard revient sur la Commission Charbonneau
Loin d’être de la responsabilité des commissaires ou de ses procureurs, ceux-ci faisant habituellement un job honnête et rigoureux, les tares ci-haut soulevées sont plutôt la conséquence d’une rigueur médiatique inversement proportionnelle à l’influence posée par le 4ème pouvoir. Notamment sur la réputation d’autrui.

Cela dit, au-delà des raccourcis médiatiques pris et entrepris quant à la couverture de la Commission Charbonneau, reste qu’un fait demeure : si le modus operandi débusqué se veut véridique, nous voilà dans de bien jolis draps. Politiquement, collectivement et fiscalement parlant.

Ajoutez à ce qui précède la razzia de l’UPAC en termes de perquisitions et accusations, et ce qui fut pendant longtemps simple rumeur deviendra sous peu, force est de constater, triste réalité : le milieu québécois de la construction serait ainsi donc corrompu. Idem pour le processus d’octroi des contrats publics, visiblement contaminé par la mainmise d’un louche entrepreneuriat sur une faction politique tout aussi peu vertueuse (remarquez l’emploi répétitif du concept d’euphémisme).

Au fil des derniers jours, certaines observations, en vrac, me sont venues à l’esprit. En voici les axes principaux :
  • Parle-t-on réellement ici du Québec ? D’une société libre et démocratique, où l’appareil politique doit, tant faire se peut, s’isoler des pressions et trafics d’influence du milieu corporatif ? Le versement direct de ristourne aux partis politiques, voire aux hommes d’État, afin d’obtenir un contrat public ? Vraiment ? Duplessisme 2.0 ? Qu’en est-il aujourd’hui de l’assainissement des mœurs politiques entrepris par Lévesque ?
  • Depuis combien de temps ce modus operandi existe-t-il ? Que faisaient les flics, pendant tout ce temps ? Ils attendaient la mise sur pied de l’UPAC ? De la Commission Charbonneau ? Ah bon. La corruption ne constitue-t-elle pas un crime d’importance au moins égale à certaines infractions devenues socialement désuètes ? Plus complexes certes de de tapocher un inoffensif badaud tenant sa bière sur le trottoir, mais quand même. Où se trouve le matricule 728 lorsque nous avons réellement besoin d’elle ? Me semble que certains mafieux y penseraient deux fois… Fin de la capsule humour noir (et inutile).
  • Si l’utilité de l’UPAC et de la Commission se révélait si fondamentale, pourquoi avoir autant traîné, alors ? Vous me répondrez : la complicité politicienne. Peut-être. Le cas échéant, n’a-t-on pas les gouvernements que nous méritons ?
  • Une fois le spectacle terminé et les médias enfin repus, que faire ? Suivre les recommandations de la Commission Charbonneau ? J’espère bien. Régie d’octroi des contrats publics ou un truc similaire ? Pourquoi pas.
  • Mais encore ? Mais ensuite ? Combien de temps faudra-t-il avant que d’autres petits arrivistes filent dans les souliers de leurs prédécesseurs politiciens ou entrepreneurs ? Que des ministres s’adonnent de nouveau à l’aplatventrisme d’influence en échange d’une quarantaine de roses et autres billets de spectacles ? Qu’un maire ou l’autre s’étonne des agissements prétendument criminels du quasi-ensemble des individus occupant les postes les plus névralgiques de son administration ?

Bien sûr, laissons d’abord les tribunaux juger avant de le faire nous-mêmes. Malgré le climat pourri actuel, reste que tous et chacun bénéficie, même au plus fort de la tempête, de la présomption d’innocence.

Et ci-gît précisément mon point : au-delà des individus qui se verront condamnés ou pas, reste qu’un système de corruption a visiblement été établi et a opéré depuis trop longtemps, sous nos yeux. En toute impunité, à force de complaisance. Au-delà des hommes, le régime. Vivement l’eau de javel.

Ainsi qu’une prise de conscience collective.


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