Sophie Bérubé est avocate, animatrice, journaliste, auteure et productrice
Sophie Bérubé est avocate, animatrice, journaliste, auteure et productrice
L’auteur Daniel Thibault m’a bien fait rire cette semaine sur Facebook avec la petite blague suivante : Lorsqu’il était petit et que le professeur lui demandait d’épeler le mot « corruption », le petit Renaud Lachance répondait « R-I-D-I-C-U-L-E. »

J’ai ri, mais c’est peut-être pas si drôle et pertinent que ça. Depuis le reportage de l’émission Enquête sur les dessous de la dissidence des commissaires Charbonneau et Lachance, la twittosphère et bien des Québécois se paient la tête du commissaire Lachance.

Ces derniers jours ont certes apporté un certain éclairage sur la dissidence de Renaud Lachance, mais, comme il le dit lui-même dans sa lettre ouverte, le reportage ne rapporte que quelques extraits du roman et non pas toute l’histoire.

Au fait, qui a lu le rapport Charbonneau ? Comme la plupart des rapports, il s’apprête à être remisé s’il ne l’est pas déjà et bien peu d’entre nous dont les élus peuvent nommer les recommandations qui ont été émises. Par contre, plusieurs resteront marqués par ces ratures et ces commentaires de Lachance soi-disant visant à protéger le Parti libéral.

Plusieurs personnalités se sont permises de tirer sur Renaud Lachance mais bien peu d’entre elles ont orienté leurs flèches vers les politiciens et financiers visés par ses commentaires. Ici, au lieu de tirer sur le messager, on a tiré sur celui qui a refusé de transmettre le message. Mais, on n’a pas tiré sur les acteurs du message !

Pourtant l’important, n’est-ce pas le message ? De savoir s’il y avait oui ou non un lien direct ou indirect entre le financement du Parti libéral et l’octroi de contrats publics ? C’est plutôt là-dessus qu’il aurait fallu se concentrer. Il semble que de manière assez précautionneuse, France Charbonneau affirmait que oui. Il semble aussi que Renaud Lachance n’ait pas voulu en dire autant.

Prudence ou sympathie ?

La preuve laisse croire que les pouvoirs discrétionnaires de la ministre Normandeau ont favorisé une firme d’ingénierie remplie de généreux donateurs. Juridiquement, est-ce un lien direct ou indirect, ou une simple coïncidence ? La ministre Beauchamp s’est rendue à un petit déjeuner discrètement auquel se trouvaient de généreux donateurs ? Est-ce une preuve de collusion ou de corruption ? Bien des juristes diraient que non. Surtout les juristes libéraux, si je peux me permettre ici un petit clin d’oeil.

Il y a eu dissidence sur le sujet. La façon dont deux commissaires se sont obstinés ne nous regarde pas vraiment. Le Québec est un petit monde et on pourra toujours faire des liens entre la présence de l’un à un cocktail, le fait qu’un autre soit le beau-frère de tel fournisseur ou donateur ou que son ex conjoint soit le bénéficiaire de tel bénéfice. Je ne sais pas si Renaud Lachance a agi de bonne foi ou de mauvaise foi, s’il a agi d’une bonne foi guidée par une certaine prudence ou teintée par des sympathies particulières.

Je reconnais toutefois ses interventions honorables lors des auditions où il n’hésitait pas à appeler un chat, un chat, et forçait les témoins à avouer leurs stratagèmes illégaux comme l’utilisation de prête-noms. S’il a maintenant de la difficulté à associer ces stratagèmes à tous ceux qui en ont bénéficié directement et indirectement, c’est son choix et il n’y a pas d’appel possible, alors pourquoi s’y attarder ?

Les recommandations avant tout

Ce qui nous concerne tous, ce sont les 60 recommandations auxquelles les deux commissaires ont souscrit unanimement. C’est précisément l’application de ces recommandations qui pourront nous faire sauver de l’argent à long terme et rattraper facilement les 45 millions que nous ont coûté cette commission.

Une nouvelle façon d’encadrer l’octroi des contrats publics, des actions concrètes pour mettre le financement des partis politiques à l’abri des influences, pour stimuler la participation des citoyens et rétablir le lien de confiance avec les élus. C’est là-dessus que le public devrait se concentrer et s’assurer que le gouvernement mette en place les meilleures recommandations plutôt que de les tabletter.

Dans le coulage des courriels pas très glorieux échangés entre les commissaires, il y avait cette pointe de Lachance envers Charbonneau comme quoi elle devrait se regarder le nombril avant de faire la morale aux autres. C’est drôle car j’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui veulent se regarder le nombril au Québec.

Et comme des imbéciles, plutôt que de regarder la lune (les problématiques, les acteurs en cause et les solutions envisageables pour y remédier), on préfère regarder le doigt (les tribulations de Lachance vs Charbonneau).

Sophie Bérubé est avocate, animatrice, journaliste, auteure et productrice. Diplômée de l’Université de Montréal, elle a pratiqué au sein du cabinet Fasken Martineau de 1997 à 2002. Elle a travaillé à la couverture des affaires judiciaires pour le réseau TVA à Québec et à Montréal, publié plusieurs ouvrages et animé l'émission « 2 à 4 » sur les ondes de Radio X Montréal 91,9 FM.