Me Émilie Lebel.
Me Émilie Lebel.
Lors de ses deux participations à la course au stage, en 2010 et 2011, Me Émilie Lebel n’a pas réussi à évoquer son orientation sexuelle en entrevue, chose qu’elle aurait aimé faire afin de s’assurer qu’elle soit acceptée à part entière.

« À l’époque, j’avais un look beaucoup plus féminin qu’aujourd’hui. Il y avait un certaine pression pour les avocats concernant les normes physiques », dénote-t-elle.

Plus tard dans sa carrière, l’avocate a fait appel à un chasseur de têtes, à qui elle a mentionné son intention de révéler son identité sexuelle à ses futurs employeurs.

Celui-ci a très mal réagit, lui expliquant qu’un entretien d’embauche n’était pas l’endroit idéal pour parler de cet enjeu délicat, lui suggérant plutôt d’attendre son embauche pour aborder le sujet.

« Le chasseur de têtes avait tort à mon avis! Moi je suis lesbienne, et c’est important que mon employeur le sache. C’est nécessaire de travailler dans un milieu où on est bien accueilli et on se sent bien », explique celle qui a notamment travaillé chez Dunton Rainville avant de lancer son café.

Par ailleurs, ce ne sont pas tous les cabinets qui possèdent le même niveau d’ouverture sur cette question, indique Me Louis Charron de Gilbert Séguin & Guilbault .

Me Louis Charron de Gilbert Séguin & Guilbault.
Me Louis Charron de Gilbert Séguin & Guilbault.
« On me dit souvent qu’il y a une différence marquée entre ceux des grands centres et des régions », explique-t-il en entrevue.

Aujourd’hui encore, le quotidien peut être complexe pour les avocats qui de façon générale « sortent du moule ».

Par exemple, Me Didier Samson, avocat criminaliste solo arborant boucles d’oreille et tatouages, confie à Droit-Inc qu’il est la cible de critiques tous les jours.

« J'en reçois même après 15 ans de carrière raconte-t-il. Je pense que c’est difficile pour un avocat de démontrer son look dès ses premières rencontres avec un client. C’est plate, mais le mieux pour les débutants est parfois d’attendre. »

Difficultés d’intégration à l’UdeM

L’arrivée de la course aux stages évoque des sentiments partagés chez Tian Lang Liu, un étudiant en droit d’origine chinoise ayant obtenu son baccalauréat à l’Université de Montréal (UdeM) l’année dernière.

S’il s’est rendu jusqu’aux dernières entrevues lors de la course aux stages, il n’obtient toutefois pas gain de cause.

Alors qu’il explique que d’autres de ses amis ont vécu une expérience plus agréable dans d’autres universités, il pointe du doigt l’ambiance « peu réceptive » de la faculté de droit de l’UdeM, où la compétition règne.

Me Didier Samson
Me Didier Samson
« Pendant mes trois années au baccalauréat, j’ai senti que je n’étais pas accepté. Les gens n’étaient pas ouverts, très peu collaboratifs. Il y a un certain manque de tolérance dans la faculté et les minorités visibles n’y sont pas totalement acceptées », dénonce-t-il.

Devant cette réalité, l’étudiant a préféré passer le Barreau de New York et de l’Ontario, anticipant de meilleures opportunités professionnelles.

« C’est malheureux, car ça fait 13 ans je suis ici. Si j’avais une bonne offre à Montréal, j’y resterais », se désole celui qui entame un stage au sein de Clyde & Co à Shanghai.

Immigrant à Montréal en provenance de Beijing à l’âge de 11 ans, ses origines lui ont causé de réelles incertitudes au moment de postuler dans plusieurs cabinets.

« Elles m’ont toujours fait croire que je n’étais pas assez bon, que personne ne voudrait de moi. Ce manque de confiance m’a causé un stress qui m’a nuit dans mon parcours scolaire et professionnel », confie-t-il à Droit-Inc.

Mais il y a de l’espoir!

Il n’en demeure pas moins que malgré quelques accrocs, les juristes sortant du moule parviennent à vivre des expériences professionnelles épanouissantes.

Me Tian Lang Liu.
Me Tian Lang Liu.
Par exemple, Tian Lang Lu s’est senti « accepté pour la première fois dans la communauté juridique » lors de stages obtenus avec le Centre de professionnel de l’UdeM, où il a notamment eu la chance d’œuvrer chez Hydro-Québec.

« Là-bas, j'ai vécu une expérience magnifique. Les gens étaient très réceptifs et possédaient des profils très variés », se rappelle-t-il.

Contrairement à lui, Me Carle Jane Evans est parvenue à décrocher un stage chez Borden Ladner Gervais (BLG) lors de sa participation à la course aux stages, en 2012. L’étudiante de McGill avait la chance de compter dans le cabinet sur Me Christian A. Lazarre, qu’elle considérait comme un mentor.

« Je n’avais aucun stress relatif au fait que j’étais noire », exprime l’avocate qui oeuvre désormais chez BCF Avocats.

Me Charron, qui a vécu la course aux stages, il y a 30 ans, à une époque où tout le monde cachait son orientation sexuelle, voit maintenant une grande acceptation en la matière sur le terrain.

« Aujourd’hui, c’est plus facile pour les avocats LGBTQ2+, car les cabinets sont réceptifs », dit-il.

Quant à Me Samson, même s’il reçoit toujours des critiques pour ses tatouages, il croit que nous sommes dans une époque « d'assouplissement des allures » et que les avocats peuvent de plus en plus afficher leur style librement.

« Je me suis toujours dit si je travaillais bien, ma réputation professionnelle serait bonne malgré mon look. Dans une salle de cour, avec ma toge, je n’ai jamais reçu de critiques. »

Les cabinets doivent changer

C’est justement dans l’optique d’éviter ces préjugés quant aux capacités des futurs juristes que Gowling WLG a mis sur pied un comité d’embauche formé de cinq membres de nationalités différentes.

Me Carle Jane Evans.
Me Carle Jane Evans.
Autour de la table, on retrouve deux milléniaux ainsi que trois avocats issus de la génération X. De plus, les cinq membres, qui ont gradué à des universités différentes, ont suivi une formation de deux heures sur les biais inconscients.

« On ne voudrait pas qu’un candidat cache ses tatous, bien au contraire, dévoile Me Mathilde Borsenberger, directrice du programme avocats, stagiaires et étudiants de Gowling WLG. En entrevue, les étudiants sentent trop souvent qu’ils doivent entrer dans un cadre alors qu’on croit qu’un candidat qui en sort a bien plus à nous apporter! »

Pour une troisième année consécutive, le cabinet soumettra ses candidats à des tests psychométriques, également passés par ses recruteurs, qui lui permettra d’identifier leurs valeurs.

« On priorise l’innovation, la proactivité, la collaboration et le travail d’équipe bien plus qu’un simple bulletin de notes. »

Rester soi-même

Ce ne sont pas tous les cabinets qui possèdent un tel degré d’ouverture, estime le tatoué Me Samson.

« Il faut se renseigner sur le type de candidat recherché par le cabinet. Certains préfèreront embaucher quelqu’un qui opère comme un robot plutôt qu’un libre penseur. Moi, je n’ai jamais eu peur d’être moi-même. Je pense que quand on commence à travestir la personne qu’on est, ça finira par nous rattraper. »

Être soi-même et se faire confiance : ce sont les conseils qu’ont également prodigué Mes Charron et Evans aux étudiants dans le cadre de cet article.

Droit-inc a d’ailleurs éprouver quelques difficultés à trouver des intervenants ouverts à évoquer la question sur la place publique, preuve s’il en est que ce sujet demeure toujours quelque peu tabou…