Les avocats ont 3,6 fois plus de chance que les autres professions de tomber en dépression.
Les avocats ont 3,6 fois plus de chance que les autres professions de tomber en dépression.
« J’étais roulée en boule dans mon bureau, à pleurer », relate la juge Michelle Hollins, de la Cour du banc de la reine, en Alberta. L’ex-associée du cabinet Dunphy Best Blocksome, à Calgary, continue aujourd’hui de lutter contre les troubles anxiogènes que lui cause son travail.

L’Université John Hopkins rapportait en 2014 que sur 104 professions analysées, les avocats arrivent en tête de file des professionnels les plus dépressifs. Ils sont 3,6 fois plus à risque de tomber sous le coup de cette maladie.

Un sondage de l’ABC auprès de 1 200 membres relevait que pour les avocats, l’épuisement professionnel (92 %), les troubles anxieux (86 %) et la dépression (76 %) sont les problèmes de santé les plus fréquents dans la profession.

Un problème criant

Plus récemment, une étude épidémiologique publiée par le Journal of Addiction Medicine et reprise dans Droit-inc posait des constats troublants : des 12 825 avocats américains travaillant en pratique privée suivis par les chercheurs, le tiers (28 %) disaient souffrir de dépression, 19 % affichaient des troubles anxieux et 20 % échouaient des tests de dépistage montrant une alcoolémie « dangereuse , nocive, et montrant un potentiel de dépendance ».

Puis, cette année, rebelotte, mais au Canada cette fois. Une autre étude épidémiologique auprès de quelque 7500 avocats de pratique privée découvrait que l'incidence de problèmes de santé mentale est plus présente chez les hauts salariés des grands cabinets.

Dominique Tardif vice-présidente du cabinet de recrutement ZSA et la chercheuse Nathalie Cadieux.
Dominique Tardif vice-présidente du cabinet de recrutement ZSA et la chercheuse Nathalie Cadieux.
« Je remarque que l’on parle de plus en plus de bien-être et de santé mentale dans la profession juridique », observe Dominique Tardif, vice-présidente du cabinet de recrutement ZSA. Celle qui collabore à Droit-Inc, dans ses fréquentes discussions avec les RH des cabinets, remarque que « quand on constate des problèmes de rétention, et des motifs qui poussent les gens à quitter, on commence à parler des problèmes de bien-être et de santé mentale ».

À cet égard d’ailleurs, le Barreau participe à une « Étude des déterminants de la détresse psychologique et du bien-être dans la profession d’avocat au Québec », réalisée par la chercheuse Nathalie Cadieux, spécialisée en santé mentale au travail chez les professionnels réglementés comme les avocats. Les résultats devraient être rendus publics l’an prochain.

Protection du public

« Il va sans dire qu’une bonne santé mentale et physique chez les avocates et les avocats constitue un atout pour une prestation optimale de services professionnels (visant à) maintenir un sain équilibre mental et physique, dans le souci de soutenir ses membres et de protéger les citoyens qui reçoivent les services de nos professionnels », explique l’ordre professionnel dans un courriel à Droit-Inc.

La santé mentale peut également affecter la prestation de services, voire la protection du public. Depuis le début de la présente décennie, les archives du Conseil de discipline du Barreau recensent ainsi plus d’une quarantaine de causes où des avocats ayant maille à partir avec le syndic évoquent des problèmes de dépression, de burn-out ou de santé mentale.

Si on y ajoute les problèmes de consommation des avocats faisant face à des mesures disciplinaires, problèmes que les spécialistes attribuent à des épisodes de santé mentale, on dépasse facilement la centaine de causes depuis huit ans : des avocats pigent dans la caisse, représentent mal leur client, font des erreurs coûteuses et nuisent à l’administration de la justice…

Le syndic observe parfois « au stade des auditions sur sanctions, des défenses invoquant les problèmes de santé mentale pour amoindrir la sanction, suite à un verdict de culpabilité », poursuit le Barreau. Par ailleurs, lors des inspections professionnelles, on réfère au PAMBA « les membres qui pourraient avoir besoin de soutien ».

Du côté du Programme d’aide aux membres du Barreau, justement, la directrice Marie Christine Kirouack évoque des demandes qui ont quintuplé depuis 15 ans.

« Le nombre de dossiers au Programme d’aide a connu une hausse de 395,61 % depuis 2004 », nous écrit Me Kirouack, qui a compilé le tableau suivant. De moins de 300 par année 2004, le PAMBA a enregistré 1146 appels à l’aide l’an dernier.



Les cabinets agissent

« Oui, on en parle depuis quelques années, mais ce qui change c’est qu’on commence à agir aussi », ajoute Cheryl Canning, présidente du comité sur le bien-être de l’ABC. Car c’est non seulement un problème de santé, c’est également un enjeu d’affaires pour les cabinets.

Alors que les problèmes de santé physique occasionnent des absences moyennes de 14 à 30 jours, les épisodes d’épuisement professionnel, de troubles anxieux et de dépression font grimper la moyenne à plus de deux mois, selon les données de l’ABC.

« On le sait que les juristes sont plus à risque, on a donc déployé une stratégie depuis deux ans qui nous a permis de réduire la durée des invalidités » causées par les problèmes de santé mentale, relate Pierre Nadeau, directeur principal et ressources humaines chez Norton Rose Fulbright à Montréal.

Le nombre d’invalidités n’a pas chuté, mais on réussit à réduire leur ampleur avec des mesures telles des formations pour les gestionnaires de tous les services, pour Pierre Nadeau.

Mathieu Rompré, directeur du développement des affaires chez Blakes et Giovanna Spataro associée du bureau de Montréal chez Gowlings.
Mathieu Rompré, directeur du développement des affaires chez Blakes et Giovanna Spataro associée du bureau de Montréal chez Gowlings.
Ils peuvent ainsi intervenir lorsque des collègues semblent avoir des difficultés. « L’idée est d’avoir justement des intervenants en premiers soins dans les bureaux, qui reconnaissent les signes précurseurs. »

À Montréal, une trentaine de personnes sont ainsi formées pour reconnaître les symptômes de troubles et prêter l’oreille à ceux qui en auraient besoin.

Chez Blakes, on forme les gestionnaires le temps d’une journée pour les outiller dans les différents modes d’intervention. « Notre approche : en parler et s’outiller pour mieux faire face au stress et à l’anxiété », explique le directeur du développement des affaires du cabinet Mathieu Rompré.

Chez Gowling WLG, où l’on veut faire passer « Nos gens d’abord », on s’est attaqué au problème sur deux fronts : « Notre stratégie de santé mentale est axée sur la sensibilisation face aux préjugés qu’on a par rapport à la santé mentale, en formant nos gens sur les biais inconscients », explique Giovanna Spataro, associée du bureau de Montréal et directrice de son comité Diversité et inclusion.

En deuxième lieu, on veut outiller tant les employés que les avocats afin de bâtir la résilience face à la problématique.

Tout cela se traduit par des premiers répondants—ils sont une quinzaine à Montréal, plus d’une centaine au pays—qui peuvent conseiller, écouter et référer les gens.

En parler ?

« Si on sait qu’on a accès à quelqu’un, ça aide. Mais également les formations font que les gens en parlent plus aisément, ça fait tomber les tabous », poursuit Giovanna Spatoro.

Gordon Cudney, associé de Gowling WLG à Ottawa, lutte contre la dépression depuis plus de 10 ans.

« J’imagine que le déclencheur a été la mort de ma mère, ça a commencé par des insomnies, une difficulté à me concentrer, une perte d’appétit », raconte-t-il à Droit-inc.

Me Cudney pense que partager ses émotions, que ce soit avec un groupe de personnes au bureau ou avec ses amis, peut être d’une grande aide pour les personnes dépressives ou rencontrant de l’anxiété. « Ultimement, c’est à l’individu de parler, il peut être difficile pour les firmes de forcer la main aux gens pour se faire aider. »

Il reste qu’en parler ouvertement comporte des risques. D’une part, parce que les préjugés sont tenaces dans la profession. Mais également parce que de s’afficher comme dépressif est risqué pour les affaires.

« Les cabinets ont peur que les clients sachent que les avocats ont des problèmes et aillent voir ailleurs. À l’opposé, un avocat qui tient le secret alimente son problème, et se met en danger : il peut commettre des erreurs, voire une infraction pour couvrir ces erreurs », explique Cheryl Canning, de l’ABC.

Et la question se pose tout autant lorsqu’on change de cabinet, ajoute Dominique Tardif. Faut-il parler de ses problèmes? « Si on n’en parle pas, on risque de s’exposer au même problème. Et si cela se sait, ça va soulever des questions. Mais l’évoquer permet de contrôler le message. »

Et d’expliquer par exemple qu’on a lutté contre un cancer et qu’il a fallu du temps pour s’en remettre, tant physiquement que psychologiquement.

« C’est un dilemme cornélien », conclut Dominique Tardif.