Me Jean Charest. Photo : Site Web de McCarthy Tétrault
Me Jean Charest. Photo : Site Web de McCarthy Tétrault
Financement illégal en échange d’influence ou de décisions politiques, hypothèque partiellement remboursée, train de vie déchaîné…

Me Jean Charest est sur la sellette dans le livre PLQ inc., qui lève le voile sur plusieurs informations concernant l’ancien premier ministre pendant ses neuf années de règne.

Depuis, l’associé de McCarthy Tétrault a clamé son innocence à l’Agence QMI.

«Je prends acte de la déclaration du Directeur des poursuites criminelles et pénales à l'effet qu'aucun dossier ne lui a été transmis". Je ne ferai aucun autre commentaire, si ce n'est pour réaffirmer mon innocence face aux allégations qui circulent.»

Droit-inc avait justement eu la chance de s’entretenir en exclusivité avec Me Charest en marge de l’événement « Comment travailler avec ses adversaires? » la semaine dernière, avant la sortie de ce livre.

Droit-inc : On vous a mandaté récemment d'assister aux funérailles de Jacques Chirac en compagnie de Lucien Bouchard. Étiez-vous touché qu'on vous sollicite pour cela?

Ça m'a fait très plaisir.

J'ai bien connu Jacques Chirac. Je l'avais reçu chez moi, à la maison à North Hatley alors que j'étais premier ministre du Québec avec son épouse Bernadette. C'était un beau moment, plutôt intime.

Le fait de représenter le Québec me fait plaisir aussi.Je trouvais qu'il y avait une belle dualité, avec Lucien et moi, une façon de dire à l'extérieur du Québec que les Québécois sont ensemble. Qu'à l'interne, nous avons nos débats, nos désaccords, que nos campagnes électorales sont parfois intenses, mais qu'aux yeux du monde entier, on se présente comme étant solidaire les uns et les autres.

C'est un beau message qui a été remarqué. Ça fait partie de l'art de gouverner.

J'aimerais revenir sur votre arrivée chez McCarthy Tétrault, il y a près de sept ans. Qu'est-ce qui vous avait mené à choisir ce cabinet?

J'ai été très chanceux lorsque j'ai quitté la vie politique. J'ai reçu plusieurs offres de qualité.

Je voulais aussi joindre un bureau qui avait l'ambition d'une présence à l'international, ce qui est également le cas de McCarthy. Donc je suis conseiller stratégique avec eux depuis 2013. C'est une expérience très positive qui m'a permis de servir beaucoup de clients, d'avoir une pratique très diversifiée, très éclectique. De continuer aussi de participer aux débats publics, sans sentiment partisan.

Au sens de la politique avec un grand P, concernant les accords de libre-échange, sur les grandes tendances.

Donc au moment de choisir McCarthy, vous aviez plusieurs offres sur la table. Le choix de ce cabinet a-t-il été difficile pour vous?

Oui, car les offres étaient très intéressantes, et présentées dans plusieurs cas par des gens que je connaissais bien, pour qui j'ai beaucoup d'estime.

À ce compte-là, je m'estime chanceux, car j'arrivais à un moment où les bureaux cherchaient des gens qui avaient un profil comme le mien, qui pouvaient donner une présence plus forte à l'échelle internationale et nationale.

Dans le fond, le timing était très bon. Je suis allé vers le bureau vers qui mon coeur penchait le plus.

À quoi ressemble votre quotidien en tant que conseiller stratégique chez McCarthy?

J'ai commencé avec des compagnies minières canadiennes en Afrique de l'Ouest, où j'ai eu des mandats assez importants au tout début.

Je suis aussi sur les conseils d'administration en France de Publicis et de Tikehau Capital, ce qui m'a amené à passer beaucoup de temps en Europe. Je vous dirais qu'au cours des trois dernières années, ma pratique se situe surtout avec des clients en Asie. Il faut dire que l'activité économique mondiale est forte dans ce secteur.

Je viens aussi d’effectuer un mandat pour l'Association des industries de l'aérospatiale du Canada pour qui j'ai écrit un rapport sur l'avenir de l'industrie. On a fait cela dans la perspective de la campagne électorale fédérale, pour inspirer les partis et l'agenda du prochain gouvernement.

En parallèle à cela, j'ai été sur des conseils d'administration publics et des groupes comme Asie-Pacifique, en plus d'être co-président du Canada-UAE Business Council et président honoraire du Canada-ASEAN Business Council.

Alors vous voyez que ce que je fais est très intéressant, et ça n'a pas changé : le temps me manque comme ça a toujours été le cas toujours été le cas.

Tout de même, la conciliation entre votre travail et votre vie personnelle est-elle plus facile qu'à l'époque où vous étiez premier ministre du Québec?

Ça ne change pas autant qu'on le croit.

Je vais vous partager une confidence. Mon épouse m'avait dit: « tu ne changeras pas. Ce n'est pas comme si tu allais, du jour au lendemain, sortir de la politique où tu as été très occupé, ou c'était très intense, et que tout d'un coup, tu vas changer. »

On est construit d'une certaine manière. J'ai plutôt tendance à travailler trop. Mais je vis moins de stress.

La différence, c'est qu'en politique, il y a un stress journalier. On est toujours en affrontement. Il faut compenser avec des imprévus, tandis que dans la pratique, c'est moins fréquent, ou du moins, quand on se bat pour une idée ou un projet, ce n'est pas dans la sphère publique.

Qu'est-ce qui vous manque de la politique?

Ce sont les gens avec qui j'ai travaillé.

Parce qu'un des secrets bien gardés de la vie politique, c'est que sur le plan humain, c'est une vie très intense.On est avec un groupe, avec qui on va à la guerre. On gagne, perd, pleure ensemble.

Cette partie-là est propre à la politique, propre à la vie publique qui est très importante. Cela donne à la politique quelque chose que l'on retrouve peu ailleurs.

Considérant que cet aspect vous manque, envisagez-vous parfois un retour en politique?

Non, non, non.

Vous savez, j'ai fait 28 ans de vie publique. J'ai beaucoup apprécié mes années, et je ne les échangerais pas pour tout l'or au monde, mais j'ai eu le sentiment d'avoir fait ce que j'avais à faire, du devoir accompli.

Et ça change beaucoup déjà. La politique d'aujourd'hui est bien différente de celle que je pratiquais au moment où j'ai quitté en 2012. Notamment, les plateformes technologiques ont changé énormément.

Vous avez été un invité spécial du Canada, qui tente d'obtenir un siège temporaire à l'ONU. Après avoir fait votre part, avez-vous confiance que le Canada obtienne son siège temporaire?

La campagne est loin d'être terminée.

C'est jouable, mais ce ne sera pas facile, parce que la compétition est très forte. Il faudra continuer à travailler beaucoup pour gagner la confiance des pays qui voteront au mois de juin prochain.

Mais le jeu en vaut certainement la chandelle. On a raison d'avoir cette ambition-là.

On voit que vous êtes vraiment passionné par votre nouvelle vie professionnelle. La pratique du droit vous avait-elle manquée?

La politique, c'est très différent au jour le jour.

Je m'épanouis beaucoup dans ce que je fais, c'est une combinaison de plusieurs choses, qui convergent. Conseiller les clients sur des politiques publiques, sur l'application du droit, mais aussi sur la stratégie, ce sont des sujets que j'aime beaucoup.

Alors, qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter professionnellement pour les prochaines années?

Ah, c'est une bonne question...

Ce n'est pas comme si j'étais en appétit pour quelque chose de particulier, excepté de dire des mandats intéressants, qui me permettront de continuer de conseiller des clients, tout en servant les intérêts du Canada.

J'aime beaucoup quand je suis dans un dossier qui ne sert pas uniquement des intérêts privés, mais qui déborde aussi sur des enjeux de politique publique. Tant que je serai dans ces eaux-là, je serai heureux.

Vous l'avez dit vous-même, vous ne changez pas avec les années: même si vous n'êtes plus en politique, vous chercherez toujours à défendre les intérêts du Canada, pas vrai?

Pour le meilleur et pour le pire, on est construit d'une certaine façon, et on ne change pas.

Je continuerai de travailler trop... mais ça fait partie de la vie.