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«Rien ne me prédestinait au droit...»

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Dominique Tardif

2019-03-13 14:15:00

Cette semaine, Dominique Tardif de ZSA s’entretient avec Me Hubert T. Lacroix, conseiller stratégique chez Blakes.

Dominique Tardif de ZSA s’entretient avec Me Hubert T. Lacroix.
Dominique Tardif de ZSA s’entretient avec Me Hubert T. Lacroix.
1- Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier ou une autre profession? Était-ce de famille ou encore le fruit de longues réflexions?

Rien ne me prédestinait au droit, en fait. Étant passionné de sport, j’avais fait mon cheminement en sciences pures et appliquées et m’orientais vers… l’éducation physique! Or, mon père m’avait à l’époque dit que si je commençais par le droit, je pourrais ensuite faire l’éducation physique, et alors à ses frais!

Je connaissais à l’époque plusieurs personnes qui avaient commencé par le droit et avaient fait autre chose ensuite : je savais que cela pouvait mener ailleurs, et trouvais donc logique de commencer mes études de cette façon, d’autant plus que j’étais plutôt curieux intellectuellement.

Je ne peux pas dire que j’ai aimé ma première et deuxième année de droit…en fait, pas du tout! Il faut dire qu’à l’époque, j’avais une réalité économique et sociale bien différente de celle de la plupart des autres étudiants de ma classe : j’avais 18 ans alors que la moyenne d’âge était de 27-28 ans. Les autres avaient des enjeux de bail, d’enfants, etc…que je n’avais pas. C’est jusqu’à un certain point le coaching du basketball à Brébeuf qui ‘aidait à trouver mon équilibre, dit-il en riant.

C’est lorsque j’ai passé l’été entre ma deuxième et troisième année de droit à travailler comme caissier dans une banque que les choses ont changé : je me suis mis à jouer avec des dollars, du crédit, des lettres de change, etc. Arrivé dans mon cours de Negotiable Instruments en troisième année, j’y ai enfin vu un lien concret. Quelques professeurs ont aussi su me montrer que le droit avait un côté concret que je pouvais appliquer dans mon quotidien. Je pense notamment à Stephen A. Scott, feu Michel Proulx et feu Yves Caron.

2- Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?

Mon plus grand défi professionnel fut de gérer la transformation numérique de CBC/Radio-Canada, à un moment où le gouvernement nous retirait des crédits parlementaires et où les revenus publicitaires s’effondraient avec l’apparition des Facebook et Google de ce monde. Je me suis retrouvé trois fois derrière les micros à cette époque, devant les employés, pour annoncer des abolitions successives d’au total environ 3000 emplois.

Les choix que je cherchais à imposer n’étaient par ailleurs pas toujours bien reçus : il y avait de la résistance à l’endroit de ce virage numérique. Les artisans de l’entreprise s’identifiaient beaucoup à nos plateformes traditionnelles, à savoir la télévision et la radio, et ne comprenaient pas toujours l’urgence du changement. Le web était un peu comme « l’enfant pauvre » de CBC/Radio-Canada à l’époque : le contenu radiophonique et télévisuel servait à l’alimenter. Annoncer que la première priorité serait désormais le web constituait donc un changement de vision qui en bouleversait plusieurs.

Le défi, ici, était d’amener les gens à se réinventer dans un contexte où les revenus publicitaires chutaient, où des géants tels Netflix apparaissaient et où la ‘valeur de la minute’ avait diminué dans le court laps de temps couru depuis l’ébauche du plan d’affaires. On se retrouvait conséquemment dans une situation où on n’avait plus les moyens d’alimenter cette transformation et où on devait supprimer des emplois, pensant à chaque fois aux familles qui en faisaient aussi les frais.

3- Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit?

Si j’avais une baguette magique, je changerais cette corrélation malheureuse et presque automatique qui existe entre la perception de la valeur qu’a un avocat qui débute en cabinet d’avocats et la valeur de ce qu’il génère.

Dans un monde idéal, l’avocat qui en est encore à ses débuts en carrière devrait avoir la possibilité de faire du pro bono, de « remettre » à la société et de pouvoir ajouter à sa valeur cet aspect qui ne se monnaie pas. Je crois, en effet, qu’il est important de donner aux jeunes avocats une raison de s’accrocher aux idéaux qu’ils ont à partir de l’emploi qu’ils occupent et de créer cet engagement émotif entre la pratique du droit et leur poste.

Cette idée suppose évidemment un modèle d’affaires qui impliquerait que les associés acceptent que certaines des 1700 ou 1800 heures travaillées par les avocats salariés ne soient pas toutes multipliées par un taux horaire. Ce principe, quand on l’applique à tous les salariés, influence évidemment à la baisse les revenus générés par « la base » et, par ricochet, ce que les associés en retirent. Cela signifie donc des revenus moins grands pour l’ensemble et des choix qui devraient à mon avis être assumés par les associés bien plus que par les salariés.

4- La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis?

Depuis plusieurs années, les avocats, surtout dans le domaine des affaires, ont réussi à devenir des conseillers stratégiques quand ils atteignent un certain niveau de confiance auprès de leurs clients. Et cela, bonne nouvelle, ça ne change pas.

Cela dit, les attentes de certains clients ont changé, notamment à cause des instruments que nous avons, des téléphones intelligents, des ordinateurs, etc., et avec pour conséquence que plusieurs d’entre nous sont perçus comme étant interchangeables.

Quant au public, des enjeux d’accès à la justice existent, et les taux horaires demeurent évidemment inaccessibles pour plusieurs.

Je suis néanmoins d’avis que la perception, de façon générale, est meilleure. Le fait que certains bureaux commencent à réaliser l’importance de remettre à la société et le fait qu’on soit à mon avis plus humain dans la façon dont on rend nos services aident beaucoup, même s’il sera toujours difficile d’être perçu comme tout à fait accessible quand on travaille en grand bureau.

5- Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière? Quelle est la recette du succès?

La réponse à cette question commence par les mentors. J’ai moi-même eu la chance d’avoir des mentors exceptionnels en droit. Quand je regarde un problème, j’entends encore feu Me Jacques Tétrault me répéter : « Lacroix, who is going to care about this? ». La réponse à la question (ex. les prêteurs, les actionnaires, etc.), à l’époque tout comme aujourd’hui, détermine l’angle d’approche du problème.

Les mentors que j’ai eus me disaient aussi de lire, de m’ouvrir sur le monde, de comprendre les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux. Il faut aujourd’hui apprendre plus que deux langues (!), avoir une compréhension de ce qui nous entoure, s’intéresser aux questions de l’actualité quotidienne et ne pas se confiner qu’au droit : il est nécessaire de comprendre les chiffres, de s’intéresser aux choses qui vont aussi intéresser ceux qui seront nos clients et pouvoir soutenir la conversation. Le temps où l’on pouvait se développer ‘en silo’ est définitivement révolu!

On passe évidemment, dans notre carrière, bien du temps à comprendre des plans d’affaires, ce que les entreprises font, quels sont les enjeux que vivent leurs industries, et «what keeps them awake at night». Avec le temps, on devient de plus en plus une extension de leur équipe de gestion, un trusted advisor. On est invité à siéger sur leur conseil, on fait parfois le saut de la pratique privée à l’entreprise, on devient un gestionnaire et, en somme, on est chanceux que certains clients nous fassent autant confiance!

  • Les derniers bons livres qu’il a lus :


  • l’affaire Méduse (auteur : Richard Normandon), avec sa fille pour l’aider dans son rapport de lecture!
    et Back to Beer…and Hockey : The Story of Eric Molson (auteure : Helen Antoniou).

  • Il a bien aimé visionner… Roma (réalisateur : Alfonso Cuarón)


  • Sa chanson fétiche : What a wonderful world (artiste : Louis Armstrong)


  • On l’entend souvent dire, à la maison comme ailleurs, que…tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait!


  • Il craque pour… les desserts, et surtout pour la crème glacée… « clairement et malheureusement », dit-il du même souffle!


  • Un restaurant de quartier où il aime casser la croûte : Bacaro, sur Sainte-Catherine Ouest.


  • Le pays qu’il aimerait visiter : La Chine


  • Un personnage historique qu’il admire : Nelson Mandela, pour sa résilience, sa patience, et le fait qu’il a cherché à réconcilier les gens plutôt qu’à se venger.


  • S’il n’était pas avocat, il serait… probablement enseignant dans une école primaire…ou encore coach de basketball à plein temps!


En tant que conseiller stratégique, Me Hubert T. Lacroix conseille des clients sur l’élaboration de stratégies d’affaires, les questions de gouvernance, la planification à long terme et les opérations de grande envergure.

Avant de se joindre à Blakes, Me Lacroix a été président-directeur général de CBC/Radio-Canada pendant 10 ans, mandat au cours duquel il a notamment mené à bien une transformation numérique sans précédent du diffuseur. Il compte également 20 années d’expérience en tant qu’avocat en droit des sociétés au sein de grands cabinets d’avocats canadiens.

Me Lacroix a siégé au conseil d’administration de plusieurs sociétés et organismes sans but lucratif. Il siège actuellement au conseil d’administration de Stornoway Diamond Corporation. Il a aussi été fiduciaire de la Fondation Lucie et André Chagnon et est administrateur de la société de gestion privée de la famille Chagnon. Me Lacroix a été professeur adjoint à la faculté de droit de l’Université de Montréal pendant cinq ans et a enseigné le module du droit des affaires à l’École du Barreau du Québec.

Il est titulaire d’un IAS.A (programme de formation en gouvernance), Institut des administrateurs de sociétés – 2005, d’un M.B.A., Université McGill – 1981, et d’un B.C.L., Université McGill – 1976.

Il a été admis au Barreau du Québec en 1977.


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