L'Honorable Benjamin J. Greenberg
L'Honorable Benjamin J. Greenberg
Assis dans un fauteuil de cuir, au 43e étage de la Tour de la Bourse, l’Honorable Benjamin J. Greenberg semble parfaitement à son aise. Ses fonctions d’arbitre et médiateur au sein du cabinet Dunton Rainville ne datent pourtant que de septembre 2014. Mais le juriste est un caméléon.

À 82 ans, ses valises sont bien remplies. Me Greenberg s’exprime pourtant avec la légèreté de ceux qui ont su faire les bons choix. Sa présence au sein du cabinet Dunton Rainville relève de la pure opportunité. Dans un premier temps arbitre et médiateur au sein du cabinet Stikeman Elliott, il se retrouve rapidement bloqué par la présence tentaculaire du cabinet d’envergure internationale. « Pour arbitrer une affaire, il ne faut pas qu’il y ait un conflit d’intérêt, or le cabinet pour lequel je travaillais se retrouvait toujours impliqué à un moment et je devais me désister. »

10 mois sans arbitrage ont suffi à frustrer l’homme de loi. Il prend la décision de partir sa propre entreprise. Le cabinet, qu’il quitte en très bons termes, lui loue un bureau à un autre étage. « Tout était compris, sauf l’Internet!, s’amuse-t-il. Il ne fallait pas que je dépende de leur propre système sinon on serait retombé dans le conflit d’intérêt. »

Le Service Arbitrage et Médiation Greenberg commence sur les chapeaux de roues. Trois causes dès le premier mois. Et son succès ne reste pas un secret. Au printemps 2014, Dunton Rainville frappe à sa porte. « J’ai dit non, sourit Me Greenberg. Plus tard, ils sont revenus. Et cette fois-ci, comme aurait dit Le Parrain, they made me an offer I couldn’t refuse. »

Au sein de Dunton Rainville, il fait toujours de la médiation et de l’arbitrage. Si les médiations ont des échéances très brèves, les arbitrages répondent à une autre dynamique. « Cela peut durer de un à trois ans, souligne Me Greenberg. 50% de mon travail concerne l’international et 50% le Québec. Et on ne parle pas d’arbitrage pour 100 000 dollars, mais plutôt pour 5 ou 7 milliards parfois… »

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L’appel du ministre

L’offre du cabinet québécois n’était pas la première que Me Greenberg ne se voyait pas refuser. Barreau 1959, il commence sa carrière en pratique privée dans le domaine du droit commercial. Il exerce ainsi jusqu’en 76, en position de rainmaker. « Ce sont, dans un cabinet, les avocats qui ramènent les clients », explique-t-il.

Lui qui vient d’une famille assez pauvre vit désormais très confortablement, même si les heures s’enlignent et que le stress est très présent. Un jour, il reçoit un appel. « Si le ministre vous appelait pour vous offrir un poste de juge à la Cour supérieure du Québec, l’accepteriez-vous ? » La formule est consacrée mais la surprise est grande. À l’époque, personne ne demande à devenir juge. « C’était considéré comme une haute trangression!», rappelle-t-il.

Le ministère enquête au préalable sur les candidats qui l’intéressent puis garde sous la main une courte liste de noms. Quand un siège devient vacant, les heureux élus sont appelés. « J’avais beaucoup de choses en cours, beaucoup de travail, j’ai demandé si on pouvait me laisser une année, on m’a répondu que j’avais 48 heures. »

Après des calculs rapides, Me Greenberg prend sa décision. « Un juge n’a pas le salaire d’un avocat qui réussit! J’ai estimé la perte de revenus, soupesé le gain en termes de bien-être et de vie privée car j’étais marié et j’avais trois jeunes enfants, et j’ai dit oui. » Le juriste est réaliste. Il annule son abonnement au golf et prend son siège à la Cour supérieure du Québec. Le jour de l’assermentation, il fête son 43ème anniversaire. Il y restera 22 ans.

Pas plus de 5 délibérés

Pour Me Greenberg, le système de magistrature anglo-saxon présente de réels avantages.
Pour Me Greenberg, le système de magistrature anglo-saxon présente de réels avantages.
Un avertissement pour les nouveaux juges ? « N’ayez jamais plus de délibérés en cours que vous n’avez de doigts sur une seule main, souligne-t-il. Si vous avez besoin de vos deux mains pour les compter, vous êtes proche de la catastrophe. J’ai vu des juges perdre pied alors qu’ils avaient presque 100 délibérés en cours! »

Pour Me Greenberg, le système de magistrature anglo-saxon présente de réels avantages. « Lorsqu’on a été soi-même avocat, on connaît le système, on connaît les gens; il est beaucoup plus facile alors de décider si les arguments de l’avocat sont réalistes ou non…. » Comme juge, il a touché à tous les domaines du droit. « Je n’avais jamais fait de droit criminel mais dès que j’ai débuté ma carrière à la Cour supérieure, j’ai embarqué! »

Selon lui, la Cour supérieure présente l’avantage de juger la vraie vie, avec de vraies personnes. « On ne prend pas des décisions sur des questions théoriques, il s’agit de procès avec jury, de procès constitutionnels, de divorce… C’est vraiment très intéressant! »

La règle générale

Lorsqu’on lui demande des conseils, il en donne un qu’il a longtemps suivi lui-même. « Imaginez, vous avez deux parties qui sont francophones, vous rendez votre jugement en français. Des anglophones ? En anglais. Mais quand l’une des parties est francophone et l’autre anglophone ? » Il prend un air mystérieux, et puis sourit. « Pour moi, on rend alors la décision dans la langue du perdant ! »

Le perdant, celui qui va vouloir parcourir la décision pour comprendre pourquoi il a perdu, tandis que le gagnant, satisfait de sa victoire, y posera à peine le regard. Pour Me Greenberg, c’est la rule of thumb, la règle générale.

Des conseils et des explications sur le fonctionnement de la Cour, Me Greenberg en a beaucoup dans ses fameuses valises. Reste qu’à 65 ans, âge de la retraite pour les juges de la Cour supérieure du Québec à l'époque, il ne comptait pas du tout prendre sa retraite. La Cour octroie à ses juges qui vont partir un « congé de juger » durant les six derniers mois. Il fait connaître son désir de devenir arbitre et médiateur. Et rapidement des firmes le contactent.

17 ans plus tard, il ne compte pas s’arrêter. Véritable capitaine de croisière, il a pris le meilleur de ce que le monde du droit avait à lui offrir. Loin du stress d’alors, il accomplit avec célérité ses fonctions d’arbitre - environ 120 arbitrages réalisés à ce jour, et de médiateur - 24 médiations précisément, son ordinateur tient les comptes. Et puis il profite. « Chaque fin d’année, je prends un mois de congé et j’emmène mes petits-enfants en Floride. » Se faire une place au soleil, toujours.