Ghislaine Maxwell aurait aidé le prétendu prédateur sexuel Jeffrey Epstein à piéger des adolescentes. Source: Getty Images
Ghislaine Maxwell aurait aidé le prétendu prédateur sexuel Jeffrey Epstein à piéger des adolescentes. Source: Getty Images
NEW YORK – Dimanche matin, de nombreux marcheurs déambulaient avec indifférence devant l’ancien manoir de 40 pièces de Jeffrey Epstein, situé à un jet de pierre de Central Park, à Manhattan. Mais si sa demeure est tombée dans l’oubli, son nom et celui de son ex-partenaire Ghislaine Maxwell continuent de faire frémir dans le quartier.

« Ce sont de mauvaises personnes. Les deux ont longtemps réussi à s’en sortir. Mais elle devra payer », affirme sans ambages Greg Woyshner, qui a suivi de près tous les rebondissements et les ramifications de l’affaire. « De la cruauté pure », estime pour sa part Mimi Coffey, qui croit que justice sera rendue.

Une riche héritière britannique

Rien ne laissait présager la chute brutale vécue par Ghislaine Maxwell. Elle est le pur produit de la haute société britannique, fille adorée d’un magnat de la presse, Robert Maxwell, reconnu comme un mégalomane cruel et violent, mort dans des circonstances nébuleuses en 1991 alors que son empire s’effondrait.

À 59 ans, Ghislaine Maxwell n’a rien du parcours qu’on imagine d’une délinquante sexuelle. Diplômée d’Oxford, mondaine et sophistiquée, elle avait un carnet d’adresses qui incluait les Clinton et des membres de la famille royale. Pourtant, depuis le 2 juillet 2020, elle croupit dans une prison de Brooklyn, en attente d’un procès pour six chefs d’accusation de crimes sexuels concernant quatre victimes adolescentes.

Elle aurait formé un duo infernal avec le richissime financier new-yorkais Jeffrey Epstein, qui avait été accusé de trafic sexuel un mois avant sa mort, pour l’aider à piéger des adolescentes dans des parcs et devant des écoles, notamment.

L’arrestation de ces personnes riches et puissantes constitue une charnière dans le mouvement de dénonciations #MoiAussi.

Ghislaine Maxwell avait rencontré Jeffrey Epstein dans les années 1990. Source: Getty Images
Ghislaine Maxwell avait rencontré Jeffrey Epstein dans les années 1990. Source: Getty Images
Les accusations

Entre 1994 et 2004, Ghislaine Maxwell aurait « recruté, leurré et abusé » de filles aussi jeunes que 14 ans pour permettre à Jeffrey Epstein de les agresser sexuellement, peut-on lire dans l’acte d’accusation américain. Elle aurait encouragé les victimes à voyager d’un État à l’autre pour se rendre dans les résidences luxueuses de l’homme d’affaires, en sachant qu’elles se feraient agresser.

Que ce soit dans son manoir de l’Upper East Side, son domaine de Palm Beach ou son ranch de Santa Fe, des filles souvent vulnérables et issues de quartiers défavorisés auraient été emmenées sous prétexte de masser l’homme d’affaires en échange de quelques centaines de dollars.

Ghislaine Maxwell gagnait leur confiance, selon la poursuite, « en posant des questions aux victimes sur leur vie, leur école et leur famille ». Elle les emmenait magasiner et au cinéma. Elle se déshabillait devant elles, parlait de sexualité, comme pour « normaliser » les agressions sexuelles. Elle aurait assisté à des agressions sexuelles pour que les victimes se sentent plus « à l’aise parce qu’une femme adulte était présente ».

Ghislaine Maxwell aurait de plus elle-même « participé aux agressions sexuelles » de certaines mineures.

Le stratagème était à ce point bien ficelé que des adolescentes ont raconté dans les dernières années avoir été encouragées à recruter leurs amies en échange d’argent.

Les secrets d’Epstein

Même si la mort de Jeffrey Epstein dans sa cellule du Metropolitan Correctional Center le 10 août 2019 est officiellement classée comme un suicide par pendaison, des adeptes de théories du complot ne peuvent s’empêcher de spéculer. C’est que la mort de l’homme d’affaires, qu’on soupçonnait d’être un as du chantage, lui impose de garder le silence à jamais.

Le financier, qui a commencé sa carrière en tant qu’enseignant de mathématiques, a mystérieusement accumulé une fortune estimée à 500 millions de dollars à sa mort, à 66 ans. Le fondateur de l’empire commercial qui inclut Victoria’s Secrets, Leslie Wexner, affirme par exemple qu’il lui aurait dérobé plus de 46 millions de dollars.

Jeffrey Epstein fréquentait le gratin, ayant été proche de Bill Clinton, de Donald Trump, d'Harvey Weinstein et du duc d'York, notamment. Le prince Andrew est d’ailleurs sur la sellette, ayant dû se défendre après qu’une femme eut affirmé avoir été violée par lui à 17 ans, victime du trafic sexuel de Jeffrey Epstein il y a une vingtaine d’années.

Le prince Andrew et Virginia Giuffre chez Ghislaine Maxwell en 2001. Source: Radio-Canada/Virginia Roberts Giuffre
Le prince Andrew et Virginia Giuffre chez Ghislaine Maxwell en 2001. Source: Radio-Canada/Virginia Roberts Giuffre
L’étoile de Jeffrey Epstein avait cependant quelque peu pâli en 2008, après une vaste enquête policière ayant révélé l’existence d’une quarantaine de présumées victimes mineures. Le puissant homme s’en était sorti avec une entente secrète. Plaidant coupable à des accusations réduites, il avait écopé d’une peine légère de 18 mois d’emprisonnement qu’il a surtout purgée chez lui.

Plus d’une décennie plus tard, la controverse a forcé le secrétaire du Travail américain Alexander Acosta à démissionner de l’administration Trump en raison de sa gestion de l’affaire lorsqu’il était procureur fédéral en Floride.

Le mystère Ghislaine Maxwell

Devant la discrète Ghislaine Maxwell, magnifique avec ses yeux pétillants et son sourire énigmatique, les questions se multiplient et demeurent sans réponse. Le procès permettrait d’en apprendre davantage sur ses possibles motivations.

Ce qui est certain, c’est que sa rencontre dans les années 1990 avec l’un des hommes les plus riches de Manhattan lui a permis de conserver la vie d’opulence à laquelle elle avait été habituée jusqu’à la mort de son père.

Le flou persiste quant à la nature exacte de sa relation avec Jeffrey Epstein. Ils auraient eu une relation intime en plus d’être des partenaires d’affaires, puisqu’elle aurait été payée pour gérer ses propriétés, selon la poursuite.

Depuis son arrestation dans une luxueuse villa de Bradford, dans le New Hampshire, le 2 juillet 2020, Ghislaine Maxwell multiplie en vain les requêtes afin d’être libérée en échange d’une caution de près de 30 millions de dollars.

La dernière offensive de sa famille a été d'interpeller des experts de l’Organisation des Nations unies en dénonçant les traitements « indignes et dégradants » qu’elle subirait derrière les barreaux depuis 17 mois : cellule insalubre, nourriture avariée, agents correctionnels voyeurs. Malgré de nombreux arguments, ses demandes de libération ont toutes été rejetées, étant donné le risque de fuite de la femme, qui compte trois nationalités.

La Britannique nie avoir participé à quelque stratagème que ce soit pour permettre à Jeffrey Epstein d’agresser sexuellement des adolescentes.

Ghislaine Maxwell comparaissait par vidéoconférence lors de son audience d'accusation au tribunal fédéral de Manhattan, à New York. Source: Radio-Canada/Reuters
Ghislaine Maxwell comparaissait par vidéoconférence lors de son audience d'accusation au tribunal fédéral de Manhattan, à New York. Source: Radio-Canada/Reuters
« Ce sera très difficile, je crois, mais elle va essayer de dire que c’était entièrement la faute d'Epstein », estime le criminaliste new-yorkais Matthew J. Galluzzo, qui explique que Ghislaine Maxwell se plaint d’être « sacrifiée » dans un procès qui vise en fait à punir Jeffrey Epstein.

Selon l’avocat, le procès sera suivi de très près sur le plan international en raison des personnalités connues qui pourraient être mentionnées dans les témoignages des plaignantes. « Maxwell avait des amis très puissants, très connus. C’est très possible qu’on ait de l’information au sujet de Bill Clinton, du prince Andrew et des autres amis d’Epstein ».

Ghislaine Maxwell a l’intention de faire témoigner la psychologue américaine Elizabeth Loftus au sujet des « faux souvenirs » d’agressions sexuelles qu’une personne peut raconter sans mentir volontairement. L’experte avait aussi témoigné l’an dernier lors du procès de l’ex-producteur Harvey Weinstein, un prédateur sexuel condamné à 23 ans de prison.

Les femmes qui agressent sexuellement

Il y aurait 2 % des agressions sexuelles rapportées à la police qui sont commises par des femmes.

Malgré cela, le profil de Ghislaine Maxwell est atypique, selon la psychologue spécialisée dans le domaine de la délinquance sexuelle et professeure à l’école de criminologie de l’Université de Montréal, Franca Cortoni.

« Une femme mondaine, très à l’aise financièrement. Une vie de luxe. Pour moi, c’est un peu surprenant parce qu’on ne voit pas ça beaucoup. Mais peut-être qu’on ne le voit pas beaucoup parce qu’elles ne sont pas rapportées », avance Mme Cortoni.

La professeure affirme qu’environ les deux tiers des femmes qui commettent une agression avec un complice le font de leur plein gré, malgré deux mythes tenaces.

« Soit elle a été forcée par un homme ou elle a des troubles de santé mentale importants qui font qu’elle n’est pas vraiment responsable du point de vue criminel de ses comportements. Ce sont deux mythes que nous savons maintenant qu’ils ne tiennent pas la route », explique-t-elle.