Si, au cours des prochains jours, vous avez l'occasion d'aller manger au centre-ville de Montréal et par hasard d'être assis à côté d'avocats de grands cabinets (ils sont nombreux le midi), essayez de tendre l'oreille juste un petit peu. Vous verrez, immanquablement, vous les entendrez parler de leur évaluation et des conséquences sur leur rémunération des 12 prochains mois. Tous les ans, en janvier, ça revient sur le tapis.

Mais cette année, il se peut que vous les entendiez aussi spéculer sur un tout autre sujet: les rumeurs de fusion entre cabinets canadiens et internationaux.

Car depuis qu'Ogilvy Renault a fusionné l'an dernier avec le britannique Norton Rose, puis a remis ça cette année en avalant MacLeod Dixon, de Calgary, tous les avocats au pays se demandent quel cabinet canadien sera le prochain à faire la même chose. Comme le dit dans la langue de Randy Cunneyworth un associé d'un bureau de Montréal: c'est le «The talk of the town».

Norton Rose a combiné se activités en 2010 avec le bureau montréalais Ogilvy Renault. Sur la photo, John Coleman et Peter Martyr, deux têtes dirigeantes du groupe combiné.
Norton Rose a combiné se activités en 2010 avec le bureau montréalais Ogilvy Renault. Sur la photo, John Coleman et Peter Martyr, deux têtes dirigeantes du groupe combiné.
Il faut dire que la métamorphose d'Ogilvy Renault a complètement chamboulé le paysage des services juridiques au Canada. En se mariant à Norton Rose, le cabinet - à la base montréalais - est instantanément devenu un acteur majeur, capable de desservir des clients aux ambitions internationales, ce qu'il lui était plus difficile d'accomplir avant. En s'alliant six mois plus tard à McLeod Dixon, il a consolidé sa position dans le marché économique - celui de Calgary - de loin le plus dynamique au Canada.

Du coup, en mois de 18 mois, cette percée inattendue d'Ogilvy a eu pour effet de réveiller des rivaux qui se croyaient pépères sur leur marché local depuis des années et qui soudainement se sont dits: «Hé, il faut qu'on réagisse!» Elle a aussi attiré l'attention de grands cabinets américains et britanniques, habitués de conquérir les marchés étrangers, mais qui, bizarrement, n'avaient pas encore ciblé le Canada.

Tous les cabinets y pensent

Ajoutez à cela une soif insatiable des grandes sociétés internationales pour les ressources canadiennes, et vous avez tous les ingrédients pour favoriser une consolidation des firmes d'avocats. Si bien qu'à peu près tous les grands cabinets canadiens nationaux - c'est-à-dire avec une présence dans la plupart des grandes villes - se posent actuellement des questions sur la suite des choses. Devraient-ils fusionner avec un bureau international? Si oui, lesquels? Sinon, quelles sont les autres possibilités?

Tous se questionnent, mais tous ne réagiront pas de la même façon. Certains, comme Stikeman Elliott, ont peu d'intérêt pour la chose. Depuis plus de 50 ans, ce cabinet transactionnel s'est tissé un vaste réseau, récoltant ainsi tous les ans beaucoup de mandats référés par des cabinets étrangers amis; s'il devait fusionner avec un en particulier, il perdrait assurément les références des autres. Pareil pour Osler, dont la stratégie semble claire avec l'ouverture il y a plusieurs années d'un bureau à New York. Il serait aussi étonnant que Blakes opte pour cette voie. Bien positionné sur le marché des grandes transactions internationales, et avec plusieurs bureaux dans le monde, le cabinet a depuis longtemps fait son choix, même si, par politesse sans doute, le grand patron Robert Granatstein a accepté l'automne dernier plusieurs invitations à manger de cabinets étrangers désirant sonder le terrain.

Mariage d'amour ou de raison?

Des rumeurs, c'est certain, il y en a beaucoup, et il n'est jamais facile de faire la part des choses. Deux noms ressortent néanmoins du lot plus que les autres: McCarthy Tétrault et FMC.

Le premier s'est, depuis une douzaine d'années, recentré dans le transactionnel et les services juridiques «haut de gamme»; avec des bureaux un peu partout au pays, dont à Calgary, il représenterait une cible de choix pour un cabinet international. Et l'intérêt de son PDG semble le confirmer.

Quant au deuxième, aussi présent dans tous les grands marchés canadiens, son nom a fait l'objet de rumeurs l'automne dernier, lorsque le National Post a rapporté que des discussions sérieuses avaient lieu avec DLA Piper, nouvelle démentie par la suite. DLA Piper, plus grand cabinet du monde avec 400 avocats, avait déjà fait savoir son intérêt pour le Canada dans les médias par la voix même de son président. Il y a deux ans, des rumeurs parlaient même de mariage avec Fasken Martineau.

L'autre cabinet américain dont le nom est fréquemment mentionné est le new-yorkais White&Case, dont le modèle d'affaires «d'International Business Law Firm», avec sa présence dans 26 pays, ressemble sensiblement à celui de Norton Rose.

C'est d'ailleurs tout le dilemme des grands cabinets canadiens. Idéalement, s'ils devaient convoler en justes noces avec une firme internationale, ils en choisiraient une faisant partie du groupe des «Elite firms», dont la rentabilité par associé est très élevée. Mais ces cabinets de luxe ont peu d'intérêt à fusionner avec une firme canadienne.

Il faudra donc opter pour le mariage de raison. L'amour viendra peut-être plus tard...