Me Raymond Landry a des allures de John Malkovich. Ce n’est pas la première fois qu’on le lui dit, il aime bien ça. D’ailleurs, pour lui, un bon avocat est un bon comédien.

« Il faut être acteur pour exercer cette profession. Paraître indigné, outragé, durant une plaidoirie. C’est le seul moment où les sentiments sont utiles à quelque chose dans cette pratique-là », explique-t-il.

Les sentiments. Pas une mince affaire que de s’en séparer lorsque tous les jours, depuis deux décennies, se succèdent dans son bureau accidentés de la route, du travail, victimes d’actes criminels.

Et pourtant, l’homme, qui a choisi de pratiquer en solo pour « tout contrôler et par manque de confiance en autrui », semble revenu de tout.

Raymond Landry s'est lancé dans la pratique en solo par manque de confiance en autrui
Raymond Landry s'est lancé dans la pratique en solo par manque de confiance en autrui
« Ce n’est pas mon problème c’est le leur, s’ils ne payent pas, cela s’arrête là, si je fais ça à rabais c’est moi qui me retrouve sans argent et donc ma pratique ne peut pas survivre. Pour ça je suis un psychopathe : comme le chirurgien qui passe le scalpel… Il ne s’évanouit pas à la vue du sang !»

Pratiquer en solo, ce n’était pas un choix à 100%. Disons que la vie l’a mené à cela.

Barreau 1976, il exerce d’abord neuf ans en pratique générale et droit immobilier, puis trois ans en droit civil et en litiges.

Deux cabinets moyens (pas plus de sept avocats), finalement fermés, certains avocats ayant été radiés; cela le pousse à ne plus faire confiance à personne.

« Je suis un "control freak" et ce n’est pas possible dans les grands cabinets. Je ne souhaite pas d’associé, par manque de confiance. Aujourd’hui, je suis avec ma secrétaire et une comptable rencontrée la première semaine où j’ai pratiqué comme avocat et tout va bien. »

Au fil du temps, sa niche se restreint, il se spécialise. Jusqu’à ne plus faire qu’une seule chose : représenter « la veuve et l’orphelin », dit-il.

« Ma clientèle est composée à 90% de gens les plus démunis de Montréal. Ils n’ont pas d’argent, pas de travail, pas de santé. Pour autant, je ne suis pas un Don Quichotte », dit-il.

Pas de facturation à l’heure, en ce qui le concerne, mais un forfait fixe, en moyenne 2500 $ par dossier, taxes incluses.

Il se définit, tout simplement, comme un « bon administrateur de dossiers », pas de place pour les sentiments, sauf quand ces derniers animent ses plaidoiries.

« J’aime quand mes dossiers font avancer la jurisprudence. Oui, c’est une fierté. »

Ses conseils au débutant solo : acquérir de l’expérience, montrer de la patience et de la persévérance.

Pour lui, il est préférable de posséder un bagage, autant d’un point de vue financier que professionnel, se former une idée au contact des autres et glaner les conseils d’un mentor aussi. « Je n’ai jamais oublié les conseils du mien », confie-t-il d’ailleurs.

« Qui s’oppose, se pose, comme disait Hegel », dit-il.

Sagesse

Quatre-vingt dossiers actifs actuellement, pour 35 heures de travail par semaine, mais une fois sorti de son bureau, il déconnecte. Il se concentre sur ses passions : le sport, les investissements en bourse, la philosophie.

Les comportements des assureurs, des organismes d’indemnisation, tout le malheur qu’il a vu durant tant d’années l’ont fait perdre « toutes ses illusions » sur l’humain.

Pourtant, selon lui, il est à son meilleur. À 60 ans, il est au top de ce que peut être un avocat : il a la connaissance, l’expérience, le réseau. Sa carte d’affaires a même été échangée au Portugal.

« Je suis une meilleure personne qu’au début, moins nerd , dit-il, mais plus ouvert. Comme on dit : d’abord il faut vivre, ensuite on peut philosopher. »

De belles paroles pour cet avocat qui aime, par-dessus tout, les mots. Pas de hasard donc lorsqu’il cite Hegel ou Malraux : il a étudié la philosophie avant de choisir le droit.

Depuis, il est passé maître dans l’art de décoder le langage non verbal.

« Je suis à l’affût de ce langage comme un oiseau de proie. Prêt à creuser cette brèche. Avec le temps, on comprend les sentiments qui nous animent, tant ceux des clients que les miens, sans pour autant y succomber. »

Le droit, selon lui, c’est d’ailleurs un peu de la philosophie : « une philosophie sociale appliquée, l’application de la norme au fait. Discuter la norme possède un caractère philosophique. »

Et même si ce montréalais de naissance note encore ses rendez-vous sur un agenda, ne possède pas de téléphone intelligent, et utilise toujours des livres comptables, cela ne l’a pas empêché de réussir.

« Je suis encore à l’âge de pierre », plaisante-t-il.

A 60 ans, pense-t-il à la retraite ? Oui, mais pas tout de suite.

« Vous savez, comme disait André Malraux : il faut 60 ans pour faire un homme et après il n’est bon qu'à mourir », conclut-il.